Notre homme dans l'espionnage

Discussion dans 'Scooooop' créé par alphomale, 24 Mars 2006.

  1. alphomale

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    La discrétion du patron de la DGED est à la mesure de sa puissance. Au terme d'une longue enquête, TelQuel retrace le parcours du patron du service d'espionnage le plus secret du royaume. Et dévoile les ressorts secrets de la confiance que Mohammed VI place en lui.


    Le 3 Août 2005, le Maroc se réveille sur une mauvaise nouvelle : le président mauritanien Mouâwiya Ould Tayaâ, réputé pro-marocain, vient d'être renversé. Cela change complètement la donne au Maghreb. Politiquement, la Mauritanie a toujours joué les équilibristes entre le
    Maroc et l'Algérie sur la crise du Sahara. Economiquement, le pays vient de mettre la main sur une manne pétrolière conséquente, qui risque de reconfigurer les équilibres régionaux.

    Le problème du Maroc, qui a toujours considéré la Mauritanie comme un allié naturel, c'est qu'il n'a pas vu venir ce coup d'Etat. Yassine Mansouri, fraîchement nommé à la tête de la puissante Direction générale des études et de la documentation (DGED - notre service de renseignements extérieurs) est furieux. Il multiplie les coups de fil à Nouakchott, en direction de l'ambassade du Maroc mais aussi du bureau local de l'agence de presse MAP. Le coup d'Etat signe son premier échec personnel depuis qu'il a pris les rênes de la DGED. C'est sans doute pour rattraper le coup et sonder les intentions de Ely Ould Mohamed Vall, le nouvel homme fort à Nouakchott, que le roi décide en urgence de dépêcher Mansouri en Mauritanie. Le 4 août, soit le lendemain de l'arrivée de Vall au pouvoir, le directeur de la DGED atterrit à Nouakchott… où il est, quasiment, avec les honneurs réservés à un chef d'Etat. Ce qui ne manque pas de surprendre tout le circuit diplomatico-sécuritaire de la région, habitué à ce que les déplacements d'un patron des services soient empreints de la plus grande discrétion.

    Le nouveau président mauritanien ne s'y trompe pas, comme nous l'explique cette source à Nouakchott : “Vall a compris que la venue de Mansouri, sa célérité et son caractère officiel, étaient un geste fort de Mohammed VI. Il savait qu'il était l'homme de confiance du Palais, quelqu'un de très proche du roi”. Le résultat ne se fera pas attendre puisque, quelques jours plus tard, Vall envoie à Rabat son ministre de l'Economie, dans ce qui sera le premier déplacement à l'étranger d'un officiel mauritanien du nouveau régime. De ces premiers contacts entre le Maroc et la Mauritanie, une décision majeure découlera quelque temps plus tard : le refus, par Rabat, de servir de terre d'asile au président déchu Ould Tayaâ, malgré les bons rapports qu'il avait toujours entretenus tant avec le Palais qu'avec les responsables sécuritaires marocains. Aujourd'hui, nonobstant le coup de force du 3 août, les relations entre Rabat et Nouakchott ont repris exactement là où elles en étaient… et sans que la diplomatie officielle y ait été pour quoi que ce soit !

    “Monsieur H2O”
    L'épisode mauritanien en dit long sur la personnalité du nouveau patron des renseignements extérieurs, mais aussi sur ses rapports avec son seul supérieur hiérarchique, le roi. “Mansouri, dit de lui cet homme qui l'a connu à travers son (déjà) long séjour dans les rouages de l'Etat, a toujours avancé en faisant valoir sa compétence, mais sans jamais oublier un seul instant qu'il est d'abord au service de son roi”. Classique. Mais à seulement 44 ans, et sans qu'il soit né avec une cuillère en argent dans la bouche, l'ascension de Yassine Mansouri a quelque chose de fascinant. Et de mystérieux. “Je me souviens de lui, dit encore cette personnalité politique qui l'a bien fréquenté pendant les années 1990, alors qu'il officiait au cabinet de l'ancien ministre de l'Intérieur Driss Basri, comme d'un homme pudique, discret, avec un grand sens de l'écoute. Mais sans génie particulier. Certaines de ses connaissances l'appelaient, pour railler son caractère effacé, 'Monsieur H2O'. Comme l'eau, il donnait l'impression d'être incolore, inodore, à la limite insipide, mais il savait se rendre disponible et accessible et, au bout du compte, efficace”.

    Yassine a un modèle : son père, le cadi Abderrahmane Mansouri, un alem originaire de Bzou, bien connu des milieux de la résistance du Tadla et de la Chaouia. L'enfant tient beaucoup de son père : son érudition, sa grande rigueur morale et son sens du contact. C'est pendant son enfance passée à Bejaâd (où il est né en 1962), et bien avant son arrivée au collège royal, que le jeune Yassine fait réellement ses armes. Il connaît déjà le Coran par c½ur, ne rate jamais une prière, lit tout ce qui lui tombe entre les mains et apprend à connaître les amis de son père. Avant d'être le patron de la DGED, Yassine Mansouri a ainsi côtoyé d'autres enfants du terroir qui allaient plus tard s'illustrer dans des mouvances de gauche, notamment Annahj Addimocrati (la Voie démocratique, parti formé autour des anciens d'Ilal Amam), l'OADP, l'AMDH ou la CDT. L'un de ses anciens compagnons explique : “On pouvait trouver de tout à Bejaâd, le cercle des anciens résistants nationalistes comme celui des socialistes ou des érudits religieux. Yassine s'est nourri de tout cela à la fois, aidé qu'il était par sa propre abnégation et la réputation de son père. C'est sans doute cela qui lui a beaucoup servi plus tard”. Fait très peu médiatisé, Yassine Mansouri a bien connu dans sa jeunesse des personnages aussi atypiques (et aussi peu monarchistes) que Noubir Amaoui, futur leader de la CDT, Mohamed Bensaïd, l'un des pères fondateurs de la gauche marocaine, ou le Fqih Basri, illustre opposant à Hassan II et originaire de la même localité que Mansouri. On comprend mieux que, bien des années plus tard et alors que Mansouri est devenu l'un des pontes de l'Intérieur, les funérailles de son père, décédé en 2004, aient rassemblé une large mosaïque de la classe politique marocaine. “Il y avait de tout, se souvient l'un des hommes présents à la cérémonie. Toute la classe politique était représentée, de la droite à la gauche, en passant même par les islamistes. Beaucoup de ces gens seraient venus à l'enterrement, quand bien même Mansouri n'aurait pas été le numéro trois officiel de l'Intérieur, derrière El Mustapha Sahel et Fouad Ali El Himma”.

    Mais le destin de Mansouri n'aurait sans doute pas été le même sans son passage par le collège royal, où les camarades de classe du prince héritier sont triés selon leur pedigree ou leurs qualités intrinsèques. Au croisement des deux, le jeune Yassine a traversé sans nuage ces années d'apprentissage en tous genres. Réservé, pieux, le lycéen n'avait guère le profil du joyeux drille, mais plutôt celui du confident, qui avait toujours du temps pour écouter. Très proche du futur Mohammed VI, Yassine Mansouri, après avoir obtenu plusieurs diplômes supérieurs en droit, choisit d'intégrer le ministère de l'Information en 1987. Il plonge directement dans les arcanes de l'Intérieur, le département de l'information étant à l'époque contrôlé par Driss Basri. “Tous les anciens du Collège royal n'ont pas forcément choisi l'Intérieur, beaucoup ayant préféré la diplomatie ou le secteur privé”, note cet observateur. Mais le jeune Yassine (25 ans à l'époque) était apparemment prédestiné au service de l'Etat. Ses qualités d'écoute, sa discrétion et son étonnante capacité de travail le font vite remarquer. Ce n'est pas Basri qui dira le contraire, lui qui choisit rapidement de l'intégrer à son cabinet. Mansouri prend ainsi du grade et devient, au début des années 1990, l'un des plus en vue des anciens du collège royal. Un ancien cadre de l'Intérieur se souvient : “Quand il est arrivé à la 'maison', Mansouri a été placé sous la double tutelle de Benharbit et de Allabouch, deux spécialistes du renseignement et de la sécurité (NDLR : le premier était à l'époque directeur adjoint de la DST). Allabouch a été personnellement chargé par Basri de l'initier aux rouages du renseignement. Basri, guère complaisant envers les jeunes compagnons du prince, avait pourtant un faible pour ce 'fils du terroir', comme il se plaisait à l'appeler. Il n'était d'ailleurs pas le seul produit de Bejaâd coopté parmi ses collaborateurs…”. Conséquence logique : quand, en 1992, Hassan II, qui garde toujours un oeil sur les compagnons de son héritier, demande à Basri son avis sur “le jeune Yassine”, le puissant ministre de l'Intérieur n'hésite pas à brosser un portrait reluisant de son poulain, mettant en avant sa prédisposition pour le renseignement. Ce qui a convaincu le roi d'expédier Mansouri pour un stage d'initiation au prestigieux FBI, en 1992. Une manière de préparer l'enfant de Bejaâd à des tâches plus importantes à l'avenir. A 30 ans, le fils du cadi Abderrahmane, et frère d'un sympathisant du mouvement marxiste Ilal Amam, est alors définitivement adopté par le sérail.

    Un rapport qui achève Basri
    De son passé de “cabinard” auprès de Basri, il ne reste guère de traces. Si ce n'est cet épisode tragi-comique que nous raconte, aujourd'hui, un proche de Mansouri. “C'était en 1997, Yassine venait de rentrer dans son bureau au ministère de l'Intérieur et il avait, comme d'habitude, retiré ses chaussures pour se mettre en babouches… quand Driss Basri charge l'un de ses proches de l'expulser illico presto, sans autre forme de procès !”. La légende dit que Mansouri a quitté, ce jour-là, le ministère pieds nus. Mais c'est sans doute exagéré. Pour bien comprendre l'attitude de Basri qui avait ainsi choisi - et de quelle manière ! - de chasser l'un de ses plus proches collaborateurs, il est nécessaire de faire un petit rappel historique. Nous sommes en 1997, et la maladie de Hassan II commence à plonger le royaume dans une paranoïa galopante. Dans l'entourage royal, chacun marque son territoire et lorgne celui de l'autre. Les rapports et les contre-rapports fusent de toutes parts, et Basri est au coeur de ce microcosme qui s'agite derrière le roi malade. Un homme qui a bien connu cette époque résume la situation ainsi : “On savait tous que Basri et le prince héritier entretenaient des rapports tendus. Le premier espionnait le deuxième et le chargeait régulièrement dans des rapports destinés au roi. Mais Basri se savait à son tour espionné et il était logique qu'il s'en prenne aux suspects, au premier rang desquels figurait Mansouri”. En clair : Basri soupçonne Mansouri de moucharder pour le compte du prince héritier. D'où son limogeage peu délicat.

    La biographie officielle de Yassine Mansouri tire un voile pudique sur sa traversée du désert, qui s'étale de sa rupture avec Basri en 1997 jusqu'à l'avènement de Mohammed VI en 1999. “C'était l'époque de la grande incertitude, raconte l'un de ses proches. Mansouri, toujours proche du prince, s'est recroquevillé autour de sa petite famille et d'un cercle restreint d'amis. Il attendait son heure en se posant, comme tout le monde, des questions sur ce qui allait advenir du Maroc quand Hassan II disparaîtrait”.

    Quand Mohammed VI accède au trône, en juillet 1999, il marque un temps d'hésitation avant de battre le rappel de ses anciens camarades de classe. Un événement, surtout, l'aide à trancher dans le vif : les émeutes de Laâyoune. “En septembre 1999, une insurrection générale avait gagné Laâyoune, raconte un responsable de l'époque. La colère était telle que, le mois suivant, un groupe de ralliés du Polisario était monté jusqu'à Rabat pour protester officiellement devant le palais royal”. Les manifestants, à Laâyoune comme à Rabat, s'en prennent ouvertement aux méthodes répressives de Basri. Mais dans les coulisses, on ne manque pas de relever l'étrange passivité du même Basri devant les manifestations de colère de la population. Mohammed VI, fraîchement monté sur le trône, reçoit des échos peu rassurants de la situation. A l'exemple de ce slogan, alors repris par la foule à Laâyoune : “Moute moute a la'âdou, l'malik mate ou khella oueldou ! (meurs, meurs, ô ennemi, le roi est mort, il a laissé son fils)”. Mohammed VI charge alors Mansouri de lui préparer un rapport sur les émeutes de Laâyoune. Secrètement et, surtout, à son usage exclusif. C'est à la lecture de ce rapport, peu favorable à Basri et à son bras droit Allabouch (deux hommes que Mansouri connaît sur le bout des doigts), que le nouveau roi remercie, à quelques semaines d'intervalle, le directeur adjoint de la DST puis le ministre de l'Intérieur. A l'instar d'autres anciens du collège royal (notamment Fouad Ali El Himma et Hassan Aourid, avec lequel il participe, la même année, à la création du centre de recherche Tarek Ibn Zyad), l'étoile de Mansouri recommence à monter. Le 16 novembre 1999, une semaine à peine après le limogeage de Basri, il est nommé directeur général de la MAP.

    C'est à la tête de l'agence de presse officielle que la “méthode Mansouri” apparaît au grand jour. Elle est faite de persuasion et de discrétion, loin de tout esprit d'affrontement. “Quand il a débarqué, on s'attendait à le voir couper des têtes, racontent des anciens de la MAP. Mais il n'en a rien fait. Il a composé avec les hommes en place, redistribuant les tâches des uns et des autres, se montrant très pointilleux sur la ligne éditoriale de l'agence, à la fois sévère et discret en cas de dérapage d'un membre de son équipe”. Adepte des solutions internes, Mansouri applique avec zèle cette règle universelle qui veut qu'“un bon gestionnaire est d'abord celui qui fait travailler les autres.” Objectif : recadrer l'image et les méthodes de la MAP, sans rien toucher à ses orientations générales. Il réactive les bureaux internationaux et redessine les circuits de l'information confidentielle, désormais inaccessible en interne sauf pour le directeur… Autant de petites décisions à grands effets qui reboostent la MAP, même si elles ne sont pas du goût de tous ses employés.

    Parallèlement à son travail d'agencier rompu à la collecte d'informations parmi les plus pointues, Mansouri développe un réseau “diplomatique” intéressant, qui lui permet d'affiner son sens du dialogue : il noue le contact avec le syndicat de la presse, se rend aux réceptions d'ambassades, prend rendez-vous avec divers représentants politiques et économiques, tant au Maroc qu'à l'étranger. Au centre de cette véritable mine d'informations qu'est la MAP, il étoffe considérablement son portefeuille relationnel. Reste à le mettre à profit… Cesera chose faite en mars 2003, quand Mohammed VI le désigne à la tête de la DGAI (direction générale des affaires intérieures), le département le plus important du ministère de l'Intérieur. Le timing choisi par le souverain n'échappe à personne : Mansouri a pour charge de préparer les élections communales de septembre, les premières consultations populaires depuis les événements du 16 mai, test islamiste à la clé. Encore une marque de confiance.

    Jamais sans mon roi
    À la DGAI, Mansouri coiffe d'importantes divisions qui ont longtemps façonné le destin socio-politique du royaume : la direction des affaires générales (DAG) qui supervise le circuit des gouverneurs et walis, et celle des élections. A la DAG, l'ancien pensionnaire du collège royal contrôle le rendement des gouverneurs et participe à leurs mouvements décidés par le roi (nominations, réaffectations). En parallèle, il devient le premier filtre du circuit du renseignement local, par lequel transitent les notes rédigées par les chioukh et caïds et synthétisées par les gouverneurs. Au département des élections, il renoue le contact avec les partis politiques, toutes tendances confondues, pour préparer les élections. Contrôlant désormais les principaux leviers de commande politiques et sécuritaires, Mansouri est alors incontournable.

    Au Sahara, région qu'il a bien connue du temps de Basri et où il a pu tisser un solide réseau d'amitiés, il entame une petite révolution personnelle en réhabilitant nombres de cadres et de fonctionnaires soupçonnés de sympathie envers le Polisario. “Il n'est pas fou, nuance l'un de ses collaborateurs. Tout en récupérant ces gens, il défend l'idée de multiplier les contacts informels avec le Polisario et tous ses sympathisants, ne serait-ce que dans le but de recueillir un maximum de renseignements de première main”. Mansouri, et c'est là une autre clé du personnage, est en effet tout sauf un aventurier. Il n'entreprend rien de décisif sans le feu vert préalable du roi. C'est même, au-delà de ses qualités intrinsèques, l'une des raisons qui expliquent, selon nombre d'observateurs avertis, le très large capital-confiance dont il jouit auprès de son maître.

    Sur le plan politique, Mansouri devient le premier “négociateur” auprès des partis, ainsi que des ONG en prise directe avec l'Etat. La reconnaissance officielle d'Annahj Addimocrati (extrême gauche) et du Badil Hadari (islamiste) porte sa signature. Rien d'étonnant à cela, tant le patron de la DGAI connaît les hommes-clés des deux partis. Mansouri autorise (ou refuse) les marches de protestation et les sit-in, notamment en matière de droits de l'homme, participe à la naissance de l'IER, aux négociations du royaume avec l'Europe (pêche, drogue, émigration clandestine), etc. Son domaine d'influence s'étend jusqu'aux chaînes de télévision, qu'il a bien connues du temps de la MAP, et qui sont depuis restées à son écoute, au même titre que d'autres proches du roi.

    Il n'a pas été, non plus, étranger à la nomination de l'un de ses collaborateurs et amis, Mohamed Khabachi, à la tête de la MAP en septembre 2003. Pour l'anecdote, Khabachi est un ancien représentant de l'agence à Nouakchott, ce qui confirme la sensibilité de la capitale mauritanienne aux yeux du royaume. Mais bien avant sa nomination à la tête de la DGED, il était évident, comme nous l'a encore confié l'un de ses proches, que “Mansouri n'allait pas en rester là”. Du moment qu'il était présent sur tous les dossiers chauds et qu'il avait la confiance du roi…

    Un espion en costume cravate
    C'est un civil, un homme public qui ne fume pas, ne boit pas et garde souvent un chapelet à portée de la main, qui est intronisé à la tête de la DGED en février 2005. Le descriptif peut surprendre par sa légèreté, mais il résume toute l'étendue du changement effectué à la tête d'un département-clé dans la vie du royaume. En terme d'image, la nomination de Mansouri est une révolution qui affirme, à sa manière, le style Mohammed VI. Ce qui ne passe pas forcément sans heurts, comme on s'en aperçoit dès la cérémonie de passation de pouvoirs entre Mansouri et son prédécesseur, le général Ahmed Harchi. “Quand il est convoqué au palais royal, Harchi ne sait pas ce qui l'attend, nous raconte cette source qui a suivi l'évènement de près. En dehors de Mansouri, les autres présents étaient à peine mieux lotis que le général, puisque briefés dans les quelques heures qui ont précédé la cérémonie. Même le communiqué officiel a été rédigé à la va-vite par l'un des conseillers royaux”. Harchi, en quittant le palais dûment décoré, jette rageusement son wissam à l'intérieur de la voiture, avant de démarrer en trombe. Un signe d'énervement qui n'a d'ailleurs pas manqué d'être rapporté (probablement en plus amplifié) au roi…

    À la DGED, Mansouri applique les recettes qu'il a déjà éprouvées à la MAP. Pas de chasse aux sorcières - du moins pas de manière déclarée - mais un reclassement général des cadres de la boîte. “Les anciens le voyaient comme un novice qui n'allait pas tarder à se casser les dents, et ils le craignaient surtout parce qu'il avait l'oreille du roi, nous explique notre source. Depuis, ils ont dû se raviser. Même s'il n'a pas l'envergure d'un Kadiri ou la poigne d'un Dlimi (NDLR : anciens “grands” patrons de la DGED), ni le réseau international d'un Laânigri (NDLR : ancien responsable de la 'direction de l'espionnage' de la DGED), Mansouri a forcé le respect par sa capacité de travail, ses angles d'analyse et son ouverture sur le monde extérieur”. Malgré la consigne claire de pousser progressivement la vieille garde à la sortie, Mansouri joue, du moins en apparence, la carte de la continuité. Il maintient ainsi un militaire à la tête du service le plus sensible de la maison, celui de “l'action”. Et va, pour le symbole, jusqu'à conserver la voiture de service de son prédécesseur - une modeste Mercedes, alors que tout le monde s'attendait à le voir rouler dans une BMW flambant neuve, comme ses pairs de la “génération M6”.

    Malgré tout, ce sont les signes de rupture qui l'emportent. Contrairement à ses prédécesseurs, le nouveau patron de la DGED s'attache aussi à rester un personnage public. Habitué à la foule (il avait notamment pris part aux marches pour la Palestine et l'Irak), il n'hésite pas à se rendre à l'enterrement de Abdellah Ibrahim, fondateur de l'UNFP historique. Mieux : on l'y voit tendre l'oreille aux journalistes autant qu'aux personnalités politiques. Un témoin raconte : “Ce jour-là, Mansouri est resté silencieux alors que les autres officiels (NDLR : notamment le premier ministre Jettou et le conseiller royal Mouâtassim) se sont exprimés en public. Cette cérémonie a finalement confirmé ce qu'on savait déjà : le patron de la DGED est d'abord un homme d'écoute et d'analyse, quelqu'un qui grignote discrètement sur les positions des autres”. Sa dimension d'homme public, ses amis la mettent sur le compte de “la volonté (royale) d'humaniser la DGED et de lui faire suivre le modèle américain, où les sécuritaires sont des personnages politiques à part entière”. D'autres y voient, plutôt, le signe que “le roi prépare Mansouri à assumer une fonction gouvernementale, peut-être le ministère de la Défense”.

    En attendant d'y voir plus clair, Mansouri a entrepris un toilettage interne de la DGED, conformément, encore une fois, à la volonté royale. Un exemple parmi d'autres, que les amis de Mansouri n'hésitent pas à monter en épingle : “La DGED n'avait pas de véritable antenne à Genève. Dès son arrivée, Mansouri l'a redynamisée. Objectif : garder un ½il sur les fortunes marocaines qui dorment dans les coffres suisses. Rien ne doit échapper au contrôle de la maison”. Au-delà des principaux objectifs qui lui ont été assignés (rajeunissement des effectifs, réduction de l'influence de l'armée, contrôle de la caisse noire du service, drainage des capitaux étrangers…), Mansouri doit aussi superviser des dossiers plus “politiques”, dont deux principaux : le terrorisme et le Sahara. Son avenir à la tête de la DGED (comme tout son avenir, d'ailleurs), dépendra beaucoup de son habileté à gérer ces deux dossiers brûlants. Mais il dépendra bien évidemment, et avant tout, de la confiance que le roi continuera - ou pas - à lui accorder.



    DGED. Les espions de Sa Majesté

    Quartier Souissi à Rabat, sur la route des Zaërs, non loin du fameux Dar El Mokri, haut-lieu de la torture dans les années 60, s'élève une bâtisse à l'apparence particulièrement anodine. Aucune chance de la remarquer, si on ignore ce que c'est : le siège de la DGED (Direction générale des études et de la documentation), le service de renseignements extérieurs du royaume. C'est à partir de cette bâtisse austère, dont la construction a été supervisée par des agents de la CIA, que Yassine Mansouri contrôle un effectif d'“espions” qui avoisinerait les 1400 personnes (chiffre non officiel)… en plus de milliers de collaborateurs, répartis dans les différentes antennes de la maison, à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume. La DGED, dont la fonction essentielle reste l'espionnage (contrairement à la DGST, qui s'occupe du contre-espionnage), repose sur deux grandes directions : celle des finances et des ressources humaines, et celle de l'espionnage. Traditionnellement appelée “les yeux du royaume” (la DGST étant, par opposition, ses “oreilles”), la DGED dispose d'un arsenal technologique des plus sophistiqués, notamment en matière de transmissions. Hors de tout organigramme, elle relève du roi et de lui seul (la DGST, elle, relève du ministère de l'Intérieur). Outre ses agents spécialisés dans les opérations physiques, elle recrute (souvent par annonces anonymes) des diplômés supérieurs, dont l'intégration finale dépend surtout des “garanties morales” qu'ils présentent (caution ou recommandation d'un supérieur). On dit des agents de la DGED qu'ils sont des “hommes de l'ombre” parce qu'ils opèrent dans l'anonymat le plus total. Règle n°1 : tout agent démasqué est immédiatement écarté de la centrale.




    Dlimi, Kadiri, Harchi. Le club des ex

    C’est au lendemain des putschs avortés que Hassan II charge Ahmed Dlimi de créer la DGED. Dès sa création effective (en 1973), la centrale d'espionnage sera exclusivement pilotée par des militaires. Chargé de remettre de l'ordre dans l'armée après le putsch manqué de Oufkir, Dlimi brille d'abord dans une tâche qui lui sied à merveille : la liquidation des opposants et autres hommes gênants pour le régime - et ce, au détriment de sa mission première, qui consiste à clore l'affaire du Sahara. Le premier patron de la DGED, qui entretient des relations très étroites avec Alexandre de Marenches, le directeur du SDECE (équivalent français de la DGED), utilise ses relations, au passage, pour défendre ses intérêts privés. Ce qui ne manque pas de ternir l'image de la centrale.
    Dlimi disparu en 1983, c'est à Abdelhak Kadiri, camarade de classe du prince Moulay Abdellah, qu'échoit la mission de piloter la DGED. Lauréat de la prestigieuse académie militaire française de Saint Cyr, il se voit confier la fonction stratégique de contrôler l'armée. Sous Kadiri, la DGED, qui cultive plus que jamais le secret, ouvre largement ses portes aux fils de hauts gradés.
    En 2001, après 18 ans de règne sans partage, Kadiri, homme de confiance de Hassan II, passe la main à un autre militaire : Ahmed Harchi, son adjoint direct. Ce rifain qui a fait toute sa carrière sur le front sud pilotait déjà, sous Dlimi, le redoutable service Action. Méfiant, Harchi se crée beaucoup d'ennemis dans la “maison”, et s'entoure vite de collaborateurs issus de sa région, pour parer à tous les mauvais coups. Mais il oublie de composer avec les hommes du roi, qui ont pour la plupart l'âge de ses enfants. Son remplacement par Mansouri, en 2003, n'a finalement surpris que lui…



    Collège royal. Promotion M6

    Après leur bac obtenu en 1981, cinq pensionnaires du Collège royal sont restés très proches du prince héritier : Fouad Ali El Himma, Rochdi Chraïbi, Yassine Mansouri, Hassan Aourid et Fadel Benyaich. Tous joueront un rôle de premier plan aux côtés de “Smyet Sidi”, une fois devenu roi. Fouad Ali El Himma, ministre délégué à l'Intérieur, passe pour le numéro deux du régime. Sa proximité avec Mohammed VI (qu'il a suivi à l'université) n'est un secret pour personne. C'est l'homme de confiance du roi, celui qui est chargé aussi bien du suivi des dossiers politiques que de la supervision de la sécurité royale. Il est en concurrence directe avec Rochdi Chraïbi, à qui le monarque avait confié la direction du cabinet royal avant de lui faire traverser une période de disgrâce, aujourd'hui terminée, semble-t-il, mais sait-on jamais… Assez proche du patron de la DGED, Yassine Mansouri, (en compagnie duquel il a longtemps travaillé sous la férule de Driss Basri), Fadel Benyaich, lui, est actuellement “chargé de mission” au Cabinet royal. Un poste aux contours très vaguement définis… Quant à l'intellectuel de la bande, Hassan Aourid, lui aussi proche de Mansouri, il a été porte-parole officiel du Palais avant d'être nommé, en juin 2005, wali de Meknès - ce qui a été largement considéré comme une mise au placard (“trop cultivé”, Aourid a la réputation d'agacer ses anciens condisciples). D'autres pensionnaires du collège royal dirigent encore des offices d'Etat, comme Noureddine Bensouda aux impôts. Seul à avoir franchement coupé avec le milieu royal (ce qui demandait un courage certain), Karim Ramzi, devenu photographe de mode en Europe. Très coté, du reste…

    telkel
     

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