Nubie - Lettres d'Afrique antique - Le méroïtique

Discussion dans 'Bibliothèque Wladbladi' créé par titegazelle, 12 Novembre 2008.

  1. titegazelle

    titegazelle سُبحَانَ اللّهِ وَ بِحَمْدِهِ Membre du personnel

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    Lettres d'Afrique antique - Le méroïtique

    La plus ancienne langue écrite d'Afrique noire est en train d'être déchiffrée. Le méroïtique, dont les signes sont identifiés depuis 1911, témoigne des riches heures de la civilisation de Nubie.
    C' est un aventurier de la langue perdue, à la recherche d'une pierre de Rosette toujours introuvable. Claude Rilly est en passe de déchiffrer une langue mystérieuse qui résiste depuis cent ans aux meilleurs spécialistes, la plus ancienne langue écrite d'Afrique noire, le méroïtique.

    Cette aventure se situe au Soudan, pays à mauvaise réputation, connu pour la charia et les guerres qui l'agitent depuis plus de vingt ans. Mais la Nubie soudanaise, où les cultures pharaonique et africaine se sont croisées, n'est pas la queue de comète de l'Egypte des pharaons. Elle possède ses pyramides, ses temples et ses rites. Simplement, tout reste à découvrir, à commencer par cette langue rétive.
    Le grec et le latin ne pouvaient suffire à Claude Rilly, chercheur au CNRS (langage, langues et cultures d'Afrique noire), égyptologue et linguiste, adepte des hiéroglyphes depuis l'âge de 7 ans. Chaque année, il passe un mois au Soudan, examine les dernières inscriptions trouvées, visite les sites. Cette fois, il se penche sur un magnifique bélier découvert en 2003 sur le site d'Al-Hassa, à quelque 250 km au nord de Khartoum, le long du Nil. Cette statue, qui trône aujourd'hui à l'entrée du musée de Khartoum, porte des inscriptions en hiéroglyphes méroïtiques. Une aubaine tant les textes méroïtiques sont rares. «Manakhereqeram», est-il écrit, on sait qu'il s'agit du nom d'un roi. En 1911, le Britannique Francis Griffith a réussi à déchiffrer l'écriture, «grâce à lui, on peut lire le méroïtique, comme nous pourrions lire du hongrois par exemple, sans comprendre la langue». Le méroïtique utilise deux jeux de caractères de 23 signes chacun, comme nous les capitales et les minuscules : une écriture monumentale en hiéroglyphes, adaptés des hiéroglyphes égyptiens avec des variantes (ils s'écrivent dans le sens inverse). Et une écriture cursive, utilisée surtout pour des formules funéraires, inspirée du démotique, le cursif égyptien. Cette langue, déjà parlée vers 2000 avant J.-C. selon Claude Rilly, s'est écrite entre 200 av. J.-C. et 400 ap. J.-C., période faste du royaume de Méroé.


    Surgies du brouillard de sable
    Pour comprendre l'ampleur de la civilisation méroïtique, il faut, de Khartoum, emprunter une route asphaltée le long du Nil vers le nord, dite route de Ben Laden (1), qui la fit construire. Dès qu'elle s'éloigne du fleuve, elle trace sa ligne droite dans un désert de poussière et de sable où seuls les acacias apportent une note de vert. Le vent qui soulève des nuages de sable plonge ce paysage dans le brouillard. Soudain, à la faveur d'une accalmie, surgissent, posées sur des dunes, dix, vingt, trente pyramides, la nécropole royale de Méroé, l'un des principaux sites de ce royaume qui s'étendit du sud de l'Egypte jusqu'au nord de Khartoum. Plus petites et plus pointues que leurs consoeurs égyptiennes, ces pyramides ne souffrent pas de la pollution comme celles du Caire mais portent la marque de l'abrasion due au vent et au sable. Ce jour-là, le site est désert. «Il y a sept ans nous avons eu 20 touristes, mais l'an dernier, près de 5 000», sourit Salah al-Din Mohamed Ahmed, directeur adjoint du service des Antiquités soudanaises. La mise en valeur de sites archéologiques est encore inconnue au Soudan, le service se bat contre les pylônes de la ligne à haute tension tout juste installés devant les pyramides de Méroé.
    A l'intérieur, les murs sont gravés de scènes très «égyptiennes» au premier abord, représentant le roi ou la reine rendant hommage aux dieux, mais les colliers et les boucles d'oreille ornées de tête de bélier sont spécifiquement méroïtiques. Les Méroïtes développèrent une culture originale avec leur style de gravure, leurs dieux propres, comme Apedemak, un dieu-lion belliqueux.
    L'histoire des peuples égyptien et nubien se mêla sans cesse durant 3 000 ans, avec deux cultures rivales, des frontières mouvantes. Souvent les puissants pharaons dominèrent ce qu'ils appelaient le pays de Koush, attirés par son or... Mais la Nubie défia à plusieurs reprises son puissant voisin. Ainsi, entre 2500 et 1550 av. J.-C., le royaume de Kerma, situé près de la 3e Cataracte, résista aux Egyptiens. En 750 av. J.-C., la Nubie conquit l'Egypte, ce fut le règne des pharaons noirs avec pour capitale Napata, près de la 4e Cataracte. Plus tard, ces souverains déplacèrent leur nécropole à Méroé.
    4 400 mots repérés
    Aujourd'hui, on cherche à comprendre la spécificité de la culture nubienne. «Leurs rituels étaient-ils originaux ou repris aux Egyptiens ? Quelles sont leurs sources d'inspiration ? Le matériel nous permet de répondre», explique Vincent Rondot, qui vient de prendre la tête de la section française des Antiquités au Soudan, SFDAS (2). Il a ouvert un chantier de fouille voilà trois ans à une vingtaine de kilomètres de Méroé, Al-Hassa : ce site prometteur, d'où vient le «bélier de travail» de Claude Rilly, couvre une vingtaine d'hectares en bord de Nil. Il abrite un temple au dieu Amon.
    L'écriture étant le meilleur moyen de comprendre une culture, l'enjeu est important, et, souligne le linguiste, «il s'agit de rendre à l'Afrique une Antiquité prestigieuse».

    Mais comment pénétrer une langue dont il ne reste que quelques traces écrites, trop rares ? Des inscriptions gravées sur un grès de Nubie fragile ou sur des tessons de poterie, des papyrus trouvés notamment en Egypte, près d'Abou Simbel... Sur les 4 400 mots repérés, une centaine sont identifiés. La plupart des épitaphes se déclinent ainsi : «O Isis, ô Osiris, voici X, il était fils de Y et fils de Z, qu'il soit abreuvé d'eau en abondance, nourri de pain en abondance, qu'il lui soit servi un bon repas.» Les parallélismes entre écriture égyptienne et méroïtique, l'iconographie, ont aidé à comprendre des noms de roi, à repérer des mots comme l'eau et le pain. «Mais c'est un immense puzzle, nous avançons très lentement. Par exemple nous trouvions la syllabe qo accompagnant plusieurs groupes de mots et nous avions trois hypothèses : qo pouvait signifier "voici", "noble" ou un nom propre. Par déduction, son utilisation pour désigner un prisonnier ligoté a permis d'exclure la traduction "noble" ; qo a plutôt la valeur d'un démonstratif : il faut être le plus logique et le plus simple possible.»
    Le soudanique oriental nord
    Mais Claude Rilly a permis au méroïtique de faire un pas de géant en lui retrouvant une famille. En 2003, il démontre qu'il appartient, avec le nubien et des dialectes proches, parlés au Tchad ou en Erythrée, à une famille unique. A partir de 11 langues régionales, il reconstruit une protolangue : le soudanique oriental nord, une branche des langues nilo-sahariennes. Cette langue serait apparue il y a 4 000 ans environ le long d'un affluent du Nil, le Wadi Howar, dans une région fertile qui s'est asséchée à partir de 3 000 avant J.-C. «Imaginez que le français ait disparu, qu'il existe encore de l'espagnol et un peu d'italien. Il faudra reconstruire le latin pour arriver à traduire le français. C'est la même chose, nous devons remonter plus haut que le nubien pour comprendre le méroïtique.» Comme pour le singe et l'homme : le méroïtique ne descend pas du nubien mais partage un ancêtre avec lui.Lorsqu'il se rend à Khartoum, Claude Rilly travaille dans l'urgence, sur des langues très menacées, comme le nyimang, encore parlé par 40 000 personnes. Chaque jour, il enregistre un locuteur qui maîtrise bien la langue, note des expressions, avec deux objectifs : en fournir une description accessible à tous, et trouver des pistes pour le méroïtique. «Prenons un exemple simple : "ouest" se dit Teing en nyimang, Tino en vieux nubien et Teneke en méroïtique. Tout cela montre une très ancienne communauté culturelle.»Pourquoi cette langue a-t-elle disparu ? Sans doute parce que les élites ont été remplacées. Mais on ignore ce qui précisément a provoqué la chute du royaume de Méroé. «L'histoire nous dit que Méroé serait tombé suite à une invasion des Axoumites (royaume chrétien du nord de l'Ethiopie), avance Salah al-Din Mohamed Ahmed, le directeur adjoint du service des Antiquités, mais l'archéologie nous montre que Méroé était déjà tombé sous le coup de tribus guerrières, les Nubas, qui occupèrent la rive gauche du Nil.» Ce déclin signa celui de la langue qui renaît signe par signe.

    Source : bubastis.be
     

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