Permis de tuer Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 18 Avril 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    Voilà ce qui arrive dans les systèmes autocratiques où, au fond, on ne respecte vraiment que la force.


    Jamais projet de loi n’avait causé un tel psychodrame : 10 jours de grève des transporteurs dans tout le pays, des ports sous la menace du blocage, des importateurs au bord de la crise de nerfs, des files d’attente devant des stations-service, d’autres en pénurie de carburant… et un homme, Karim Ghellab, l’initiateur du nouveau Code de la route, tout à coup propulsé ministre le plus célèbre – et le plus
    vilipendé – du Maroc. Jusque-là, tout cela peut encore passer pour normal. Après tout, des grèves massives en réaction à un projet gouvernemental qui inquiète les professionnels, c’est monnaie courante dans les démocraties.

    Mais au Maroc, qu’avons-nous ? D’un côté, un ministre des Transports qui justifie des mesures coercitives (amendes plus élevées en cas d’infraction, permis de conduire à points, à l’expiration desquels il est retiré aux chauffards pour 3 mois avec obligation de passer un nouvel examen…) par l’effarant taux de mortalité sur les routes marocaines (11 morts par jour, ce qui nous coûte 2% de PNB par an !!). Et de l’autre côté, des syndicats qui paralysent le pays, multiplient les piquets de grève, les intimidations et les actes de violence… sans rien réclamer !! Il est quand même incroyable que, 10 jours après le déclenchement de la grève, aucun cahier revendicatif syndical, unifié ou pas, ne soit parvenu au gouvernement ! “Nous apprenons les revendications des grévistes par voie de presse, et, chaque jour, ça change en fonction des interviewés. Sans parler de la désinformation générale : les leaders syndicaux mentent sciemment à leurs bases sur les détails du projet, pour mieux les chauffer à blanc”, enrage un cadre du ministère des Transports. Pire encore : ces mêmes syndicats et associations qui s’agitent tant (plus de 60 !) avaient accepté l’actuelle mouture de la loi Ghellab, après l’avoir âprement négociée en 2007 avec Driss Jettou, alors Premier ministre. Et c’est cette version-là, agréée depuis par la première chambre du parlement, dont ils réclament aujourd’hui… le retrait pur et simple, dans une cacophonie absolue et sans avancer aucun argument, sauf celui de la démonstration de force !

    Il est vrai que tout ce “cirque” (pour reprendre un mot naguère employé par feu Hassan II) intervient dans une trouble conjoncture électorale, sur laquelle planent bien des calculs inavouables*. Mais de là à prendre tout un pays en otage… Il fallait voir, la semaine dernière à Casablanca, des chauffeurs de taxi en activité sursauter d’effroi dès qu’un client tapait à leur fenêtre, craignant qu’il ne s’agisse d’un confrère gréviste armé d’une barre de fer. Il fallait voir ces milliers d’usagers employer des ruses de sioux, mimant aux taximen en activité qu’ils les attendaient, deux rues plus loin, pour éviter le piquet de grève qui bloquait le carrefour le plus proche. Il fallait voir, surtout (c’est le plus grand scandale) la police laisser faire tout cela, au nom du “respect démocratique du droit de grève”.

    Au final, une réunion s’est tenue sous la direction du Premier ministre mardi dernier : face au gouvernement au complet, une centaine de syndicalistes éructant et demandant la tête de Ghellab, oubliant presque pourquoi ils étaient là. Et Abbas El Fassi, bien entendu, avec la lâcheté politique qui lui est coutumière, a lâché son ministre en rase campagne, en reportant sine die l’examen du projet de loi par la seconde chambre du parlement. “Jusqu’à ce qu’il y ait un accord”, a-t-il dit. Comme s’il pouvait encore y en avoir !!

    Tout cela est extrêmement rageant. Mais, quand on y pense, pas si étonnant que ça. Prétendument une démocratie, le Maroc est en fait un système autocratique dans lequel, au fond, on ne respecte vraiment que la force. Quand ce n’est pas celle de l’Etat qui prévaut, c’est celle des mafias. Et non, le mot n’est pas trop fort. Ce que les syndicats des transporteurs réclament, c’est l’impunité sur les routes – autant dire le permis de tuer. Abbas vient de le leur donner. Il ne nous reste plus qu’à pleurer…

    http://www.telquel-online.com/369/edito_369.shtml

     

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