Piraterie Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 23 Mai 2009.

  1. @@@

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    El Himma voulait détourner les élections comme on détourne un avion : par la force et la menace. Mais le pilote lui a envoyé un coup d’extincteur dans la tête…


    Dans un pays où les idéologies et les programmes, quand ils existent, n’ont aucune importance, le seul moyen pour un parti politique de remporter des élections est d’investir des candidats “sûrs de gagner” : ces fameux notables locaux qui contrôlent les terres, les emplois et les revenus des votants. Et s’il faut pour cela les débaucher d’autres partis,
    même s’ils portent leurs couleurs au Parlement, qu’à cela ne tienne. Fouad Ali El Himma, le célèbre “ami du roi” et chef officieux du Parti authenticité et modernité (PAM), a largement eu recours à cette méthode. Force d’attraction “royale” aidant, il a fait une véritable razzia dans le mercato des transhumants, privant quasiment tous les autres partis de leurs principaux notables. C’est ainsi que le pourfendeur des “pratiques immorales” s’est retrouvé le premier à en user, que l’apôtre du “renouveau” de la vie politique est devenu la tête de pont de sa fossilisation.

    Sauf que le débauchage des politiciens est une pratique illégale. Le week-end dernier, ceux qu’El Himma a particulièrement saignés se sont opportunément souvenus de l’article 5 de la loi sur les partis, qui stipule clairement : “Le titulaire d’un mandat électoral en cours au sein de l’une des deux chambres du Parlement, élu sur accréditation d’un parti politique en activité, ne peut adhérer à un autre parti politique qu’au terme de son mandat”. Autrement dit : aucun élu au Parlement en 2007 ne peut changer d’étiquette avant les législatives de 2012. C’est fâcheux pour le PAM, qui entend présenter aux communales du 12 juin un bon paquet de députés transfuges. Mis au pied du mur, l’ami du roi a tonné contre l’“interprétation tendancieuse” de l’article 5 (sans blague ?!), menaçant en réaction… de faire tomber le gouvernement (il en a le pouvoir, puisque ses députés forment le groupe le plus important du Parlement.) C’est manifeste : Fouad Ali El Himma cherche à détourner les prochaines élections comme on détourne un avion, par la force et la menace. C’est de la piraterie – estampillée Makhzen, vu le CV du pirate.

    Etonnamment, la riposte est venue du ministère de l’Intérieur, département à la tête duquel co-officiait El Himma avant de se lancer dans les détournements d’avion. Mardi dernier, en effet, des candidatures déposées par le PAM ont été refusées ça et là par les agents de l’Intérieur, en application du fameux article 5 ! Que s’est-il passé?? Chakib Benmoussa a-t-il reçu un feu vert du Palais pour se dresser contre l’ami du roi ? Ou mieux : le ministre de l’Intérieur s’est-il dressé contre son ancien collègue tout seul, au nom de l’Etat de droit ? En tout cas, le pilote de l’avion électoral, quel qu’il soit, a envoyé au pirate un coup d’extincteur dans la tête – ce qui mérite tous nos applaudissements. Si ce retournement de situation se confirme, ce serait un coup dur pour l’ami du roi vu que sans transfuges, son parti ne pèse plus rien et risque de faire de la figuration le 12 juin. Pire encore : largement due aux retournements de vestes des députés, sa suprématie au sein du Parlement (donc le socle de sa menace de faire tomber le gouvernement) serait elle aussi en péril ! Et ce ne serait que justice.

    La justice, justement, reste le dernier recours pour El Himma et ses amis, s’ils veulent éviter la débandade. A l’heure où ce magazine passe sous presse, on ne sait pas encore si des recours ont été déposés, ni quelle sera leur issue le cas échéant. Il ne serait pas étonnant, quand on connaît le système judiciaire marocain, qu’un juge accrédite la théorie de l’“interprétation tendancieuse” de l’article 5, ouvrant ainsi un boulevard aux transfuges. Mais si, au contraire, le justice enfonce le clou et barre définitivement la route aux amis de Si Fouad… eh bien ce sera la confirmation qu’un ordre est tombé d’“en haut”. On veut bien être optimistes, mais de là à croire à l’indépendance de la justice, surtout sur ce genre de questions… Enfin, ne boudons pas notre plaisir, saluons cette victoire inespérée de la démocratie… et croisons les doigts pour la suite.


    http://www.telquel-online.com/374/edito_374.shtml
     

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