Polémique autour de l'enseignement des écrits de Mohamed Zefzaz : L'école marocaine e

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par Info du bled, 10 Novembre 2009.

  1. Info du bled

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    Le débat suscité ces derniers jours par le roman de feu Mohammed Zefzaf, institué au programme du collège, semble malheureusement dégénérer en polémique trahissant un dogmatisme étriqué qui, loin de servir les intérêts de l'école marocaine, conduit à l'ostracisme. Cependant, cette controverse passionnée est un signe de bonne santé. En effet, malgré toutes les dérives politicardes et idéologiques sur lesquelles pourrait déboucher cette chamaillerie tendancieuse (il faut l'avouer), on ne saurait que se féliciter de l'intérêt que la société porte à l'école, de manière générale, et aux savoirs et contenus enseignés dans l'école marocaine en particulier. La question au centre de ce débat n'est pas aussi innocente et simple que cela puisse paraître : c'est le sens de l'école lui-même qui est remis en cause.
    Pour les chercheurs en pédagogie, l'école doit avoir un sens pour la société et à plus forte raison pour les apprenants et les enseignants. Le référentiel culturel de l'élève doit sous-tendre tout acte d'apprentissage, sinon celui-ci se sentirait étranger dans un milieu véhiculant des valeurs, des savoirs et des contenus en inadéquation avec son vécu quotidien. En conséquence, l'école perd son sens à ses yeux. C'est l'une des causes principales qui explique le taux d'échec élevé dans les milieux des émigrés.
    La question qui constitue la pomme de discorde entre les partisans et les détracteurs du roman précité n'est que l'arbre qui cache la forêt. En la généralisant, cette interrogation peut être formulée en ces termes : que faut-il enseigner à l'école ? Il serait prétentieux d'apporter à cette interrogation lancinante, qui a de tous temps taraudé les esprits des chercheurs, des éléments de réponse dans un article, voire dans un livre ou des livres. Toujours est-il vrai que c'est l'une des problématiques majeures qui handicapent la machine grippée de notre école.

    Glorification de la réalité
    Tous ceux qui ont usé leurs fonds de culottes sur les bancs de l'école savent fort bien que les savoirs dont on bourrait (et on continue toujours à le faire) la tête des élèves sont en déphasage avec la réalité du Maroc, du monde arabe et musulman. Les contenus des programmes scolaires, tous niveaux et tous cycles confondus, affluent vers un seul objectif : ancrer dans l'esprit de l'écolier, du collégien, du lycéen et de l'étudiant universitaire que le Maroc est le plus beau pays du monde, que la culture marocaine (à entendre le mot culture dans son sens le plus large) est sacrée, à tel point qu'on se croirait dans une cité idéale. En Histoire, la mythification des rois anciens et de leurs hauts faits d'armes tournent parfois au ridicule, tellement les faits historiques relatés sont falsifiés et controuvés. La fameuse « éducation civique » dépeint notre pays comme une démocratie sans pareille dans le monde entier : le citoyen jouit de tous ses droits, tels qu'ils sont stipulés par la Constitution, apprend l'élève ; mais dans la rue, au commissariat, à l'école même, il est malmené et violenté. En « éducation islamique », on magnifie les valeurs morales et religieuses du bon musulman, on apprend que l'alcool, la cigarette, le mensonge, et j'en passe, sont illicites ; pourtant, la corruption fait des ravages dans toutes les administrations, les bars sont pléthoriques, l'hypocrisie et le mensonge sont le fondement des relations familiales et sociales. Qui ne se souvient du poète de la période anté-islamique Antara, sans avoir à l'esprit l'image d'un héros mythique capable de charger à lui seul une armée.
    Aussi tous les contenus remettant en cause l'image glorieuse de notre histoire et notre vécu quotidien sont-ils frappés d'un anathème irrévocable. Tout ce qui est susceptible de développer l'esprit critique de l'élève et de lui dessiller les yeux sur les marasmes de sa réalité, tout ce qui est susceptible d'entacher l'image narcissique immaculée que nous avons de nous-mêmes n'a pas droit de cité dans nos programmes scolaires. A-t-on jamais trouvé dans un manuel scolaire l'histoire d'une petite bonne molestée par des employeurs inhumains ? Les affres d'un prisonnier politique ? La mésaventure d'une femme contrainte de se prostituer pour nourrir son bébé affamé ? Une page d'Histoire du Maroc contemporain ?
    L'école en est réduite à prodiguer des conseils, à tenir un discours moralisateur, à raconter les histoires de Jeha et du Petit Chaperon rouge, à parler du « joli Miki » et de la « jolie Mina ». Le clivage qui la sépare de la réalité a fini par blaser professeurs et élèves. C'est pourquoi ces derniers se ruent vers les sites Internet et les chaînes de télévision qui désaltèrent leur soif politique, culturelle et libidineuse. Et dire que l'on parle, ces derniers temps, de la pédagogie d'intégration dont la mise en œuvre coûte cher au ministère de l'éducation qui a fait appel à un expert en la matière, qui a accepté bien sûr de chapeauter la réforme enclenchée, non en tant que bénévole !
    Au lieu d'asseoir les programmes scolaires sur les centres d'intérêt des élèves en vue de véhiculer les valeurs civiques, morales et religieuses et de développer l'esprit critique des apprenants qui seront amenés à réfléchir sur les grands maux qui minent la société, on préfère enfouir la tête dans le sable, croyant ainsi que les jeunes seront à l'abri des tentations. Or, tout le monde (et c'est un secret de polichinelle) sait bien que la quasi-totalité des élèves végètent dans des ghettos où la drogue, la prostitution, la violence, la misère font des ravages. Pourquoi donc l'école continuera-t-elle à verrouiller ses portes devant les problèmes de la société ? Pourquoi les enseignants resteront-ils cloîtrés dans leur tour d'ivoire, croyant être réellement des prophètes immaculés, dispensant un savoir suranné comme des fqihs dans des m'sids ?

    Ouvrir l'école sur la réalité
    Tout le monde reproche à l'école de vivre dans un îlot loin de l'océan tumultueux de la société, tout le monde réclame de ses pieux vœux l'ouverture de cette institution sur son environnement ; mais paradoxalement, quand une velléité de changement allant dans ce sens , ou un soupçon d'audace se fait sentir de sa part, on soulève un tollé. Le roman de Zefzaf ne constitue aucun danger pour nos élèves, sauf si l'on croit qu'ils sont assez stupides, assez sots pour gober toutes les mouches. Supposition qui ne tient pas. Effectivement, ces diablotins en savent plus que nous-mêmes sur les sujets considérés tabous par notre société et les gardiens du temple. Ils ne manquent pas d'ingéniosité et d'intelligence pour découvrir ce qu'on leur cache. Ne vaudrait-il pas mieux que l'enseignant aborde avec ses ouailles tous les problèmes sociaux, politiques et psychiques qui dévastent leur société, plutôt que de les laisser seuls face à ces « apories » dont ils deviennent tôt ou tard les proies ?

    Critique de la réalité
    Tout éducateur et tout pédagogue sait pertinemment (c'est un postulat en pédagogie) que le savoir qu'on demande à l'enseignant de transmettre subit des changements, des transformations et des remaniements considérables. L'enseignant est d'abord un citoyen qui a des convictions idéologiques et politiques (et tant mieux ! contrairement à ce que d'aucuns croient). Aussi tout savoir passe-t-il à travers ses philtres avant de résonner dans l'esprit de l'élève. Que l'enseignant soit un marxiste, un islamiste ou même un athée, il ne fera aucunement l'éloge de la prostitution, de l'arbitraire politique, de la misère, de l'ivrognerie, thèmes véhiculés par le roman «Tentative de vie».
    D'un autre côté, l'auteur (Dieu ait son âme) s'inscrit dans une perspective critique : critique de l'oppression politique, de la précarité et de la marginalisation sociale, de l'acculturation. Des personnages typiques, tels le policier autoritaire, le moqaddem corrompu, l'étranger hautain, la prostituée subornée, l'enfant misérable sont mis à contribution par le romancier pour faire le procès sévère d'une société où les inégalités sont le terreau fertile de tous les vices.
    Par ailleurs, le roman ne contient guère de scènes obscènes qui pourraient choquer la pudeur publique ; au contraire, dans cette œuvre, Zefzaf semble avoir été peu audacieux, voire pudique contrairement à d'autres écrivains arabes. Aucune scène pornographique, pas même une scène érotique. Les mots vulgaires et argotiques, qui sont de nature à heurter la bienséance, font l'objet d'une ellipse signalée par les points de suspension. Mais pour parler de la déliquescence, de la pourriture et du bourbier de la réalité, il ne faut pas utiliser les noms des roses et des fleurs, comme le souligne l'écrivain égyptien Sonaâ Allah Ibrahim dans la préface de son roman « Cette odeur-là ». Chaque jour, en passant dans les rues de nos villes, on entend des jeunes et des gens « honnêtes » proférer des mots graveleux. À la télévision, on voit des personnages de films s'échanger de chaleureux baisers, voire s'étreindre fiévreusement. Sur certains sites Internet, on en voit des vertes et des pas mûres. Par conséquent, s'alarmer outre-mesure de quelques allusions sans conséquence relèverait plutôt de la pudibonderie des saintes-nitouches.

    Développer le sens
    critique chez l'élève
    Le roman de Zefzaf n'est certes pas innocent. Mais c'est une œuvre littéraire critiquable à plus d'un égard, tant sur le plan littéraire que sur le plan idéologique. Il présente un grand intérêt pédagogique : point volumineux (les romans feuillus sont généralement rébarbatifs et décourageants pour les élèves), langue accessible à des élèves longtemps écrasés sous l'avalanche de poèmes anciens composés dans une langue hermétique à l'allure de hiéroglyphes, fable compréhensible, etc. Et surtout, ce roman présente l'avantage d'évoquer des univers familiers à l'élève.
    Mais sans doute, l'atout le plus important est qu'il fournit à l'enseignant l'occasion d'amorcer une réflexion critique sur les sujets problématiques abordés par l'œuvre. On peut ne pas parler en classe de bar, de prostitution, de langue, mais ce sont des réalités tangibles qui continueront à exister ; et au lieu de les démystifier, de les combattre, l'école feindra de les ignorer jusqu'au jour où elle se trouvera engloutie dans le bourbier de ces maux. En effet, les établissements scolaires sont devenus le théâtre de la violence sanglante ; un nombre considérable d'élèves sombrent dans les gouffres abyssaux de la drogue ; des collégiennes et des lycéennes s'enlisent dans le merdier de la prostitution.
    Or, en psychiatrie, la première étape dans le processus de traitement est que le patient parle de son mal. La société doit avoir le courage de regarder ses quatre vérités en face, d'y réfléchir pour exorciser le mal. C'est la seule voie d'immuniser l'élève contre toutes les dérives qui le guettent à l'extérieur de l'école.

    * Professeur agrégé

    Un arpenteur de mots

    Né en 1942 à Souk el Arbâa, Mohamed Zefzaf a été enseignant pendant plus de vingt ans. Ses écrit ont été traduits en une dizaine de langues, mais assez peu en français. Ses livres décrivent sans complaisance une réalité vécue, souvent un monde de marginaux, mais en utilisant des métaphores, une écriture véritablement expressionniste qui a un peu dérouté les lecteurs français. Mohamed Zefzaf est mort en juillet 2001 à Casablanca des suites d'un cancer de la gorge.
    Au début des années soixante, il s'essaye à la poésie. Il publie aussi des articles et des études sur des questions littéraires. En 1970, il publie son premier recueil de nouvelles « Hiwar fi laylin moutaakhir » (Dialogue tard dans la nuit). Suivra en 1972 son premier roman « La femme et la rose », puis des pièces de théâtre, et encore des romans et des nouvelles. Toute une œuvre qualifiée de puissante et d'étincelante.
    Zefzaf était, sous tous rapports, un homme de lettres atypique. Il a mis sa plume alerte au service de l'écriture dans ce qu'elle a de plus noble, un moyen d'expression et d'engagement.
    Refusant d'être inféodé à un courant quelconque ou à une chapelle donnée, évitant tout au long de sa vie les grenouillages politiques et les salons, il n'avait que des amis et des sympathisants. Son monde romanesque n'était pas étincelant ou heureux.
    Zefzaf fait voyager le lecteur vers les bas-fonds, l'underground avec des personnages marginaux, troubles, oubliés, parfois violents pour donner un sens à la vraie réalité sociale, celle qu'on a souvent tendance à occulter, à éviter parce qu'elle nous culpabilise ou nous rappelle notre vraie condition sur terre, des êtres éphémères qui n'ont pas choisi ce qu'ils sont.
    L'écrivain, qui avait une grande imagination, avait en effet l'art de dire la misère, le mal-être et les frustrations des gens dans un style simple et fluide. Telle fut la philosophie de Mohamed Zefaf. Un homme d'une extrême sensibilité, exigeant avec lui-même, toujours vif, jamais obséquieux.
    Sa petite barbe et son corps maigre lui donnent l'allure d'un moine zen. Jamais stressé, toujours agréable, il porte tout le temps des sabots et une écharpe qui font en quelque sorte partie des attributs de sa personnalité. D'une gentillesse naturelle, tout en lui suscitait l'admiration et le respect.
    Zefzaf était le genre qui ne se lassait pas de lire, ni d'écrire. D'origine modeste, il ne s'est jamais renié, proche de lui-même et des autres. Il aimait recevoir les amis chez lui pour discuter avec eux.
    Il n'était pas porté sur l'argent. Ce n'était pas son souci premier pour ainsi dire. Il avait juste besoin de ce qu'il faut pour vivre. Son appartement sis rue de l'Estérel (actuellement Ibnou Mounir) au Maârif à Casablanca, dans un immeuble délabré, était très modeste. Aucun luxe. Peu de mobilier. Le strict minimum et rien d'autre. Contrairement aux apparences, il n'était pas vraiment un écrivain maudit, mais un artiste incompris.
    Son style a instauré une tendance unique dans la littérature marocaine qui s'opposait aux tendances d'analyse et de catégorisation des universitaires. Son œuvre appartient à une littérature innovante, moderne et esthétique enracinée dans les détails des angoisses quotidiennes d'un homme ordinaire.
    Zafzaf a écrit des douzaines de romans et de nouvelles tout en travaillant tout d'abord comme enseignant dans un lycée avant de devenir bibliothécaire de cet établissement. Malgré son poste modeste, de nombreux étudiants en littérature ont commencé à choisir d'étudier des aspects de son œuvre pour leur thèse de son vivant et continuent à la faire maintenant qu'il n'est plus là.









    Source : libe.ma
     

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