Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

Discussion dans 'Scooooop' créé par ziouf.paris, 22 Février 2006.

  1. ziouf.paris

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    Moïse, Jésus, Mohamed...
    Sacrées images

    L'image des prophètes a, de tout temps, été sujette à controverse. Les réactions aux tableaux, films ou affiches, personnifiant Moïse, Jésus ou Marie ont souvent été violentes. Pourquoi l'interdiction de représenter Mohamed a-t-elle perduré ? Pourquoi le cinéma a-t-il évité de le personnifier ? Voyage dans le passé, pour mieux comprendre le présent.


     
    Lorsque l'homme de théâtre algérien, Slimane Benaïssa, monte sa pièce jubilatoire, Prophètes sans Dieu, en 2000, plusieurs spectateurs s'attendent à voir Moïse, Jésus et Mohammed sur scène. Ce dernier ne viendra pas. L'auteur, parlant en son nom dans ce débat (absurde) des trois religions, explique l'absence du prophète musulman : “Il a interdit toute représentation humaine, donc forcément la sienne”. Moïse proteste : “J'ai interdit la représentation avant lui, mais celle des idoles, pas la nôtre”. Jésus renchérit : “C'est à Mahomet qu'on veut parler, ni à sa statue, ni à sa doublure”. Qu'à cela ne tienne, même vu par un auteur laïc, l'interdit est indépassable.

    Au fond, les trois monothéismes ont, à la base, proposé à leurs fidèles d'imaginer Dieu et son messager à travers l'écrit, ou du moins le récit “sacré”. Les juifs se sont depuis éparpillés, du coup il n'y avait plus d'autorité religieuse pour faire durer l'interdiction formelle de la Bible : “Tu ne feras pour toi ni sculpture ni image de ce qui est dans les cieux en haut, sur la terre en bas, et dans les eaux sous terre”. Les chrétiens se sont résolus, après un siècle (de 730 à 843) de querelles byzantines entre iconoclastes (destructeurs d'images) et défenseurs des images, à autoriser les icônes comme objets de culte. Depuis, les images du Christ et de Marie sont devenues un fonds de commerce collectif, que l'on ne fait pas qu'adorer. Quant aux musulmans, ils se sont faits à l'idée que l'esprit de Mohamed ne pouvait rester éternel que par son absence. A quelques exceptions près, ils s'en sont tenus à cela, ignorant même les images qui ont pu exister çà et là. Mais, alors, comment les trois religions se sont-elles comportées face aux transgressions du “sacré” par les artistes ?

    Et Dieu créa l'art …
    Lorsque les artistes de la Renaissance entrent en scène, la bataille dans le monde chrétien change de registre. Ainsi le peintre italien Giotto Di Bondoni s'emploie à “rendre Jésus un être moins céleste, et à le faire descendre sur terre”. Il ouvre, alors, une brèche dans laquelle s'engouffrent allègrement ses contemporains. Le peintre El Greco excelle, pour sa part, dans la représentation d'un Jésus morbide, aux joues blêmes. Son ½uvre, peu orthodoxe, déplaît au plus haut point aux “intégristes” de l'époque. Au 19ème siècle, l’historien des religions français, Ernest Renan démasque “la machine de récupération romaine, occidentale, qui a diffusé l'image d'un Jésus aryen, blanc de teint, alors qu'il est à l'origine sémite”. L'icône classique est alors remise en cause. Elle l'est davantage, par le peintre Mathias Grünewald, qui représente un Christ verdâtre, pour symboliser réellement sa mort et briser le mythe du Jésus resté intact, post mortem. Le tableau suscite un émoi sans précédent, mais pas au point d'attenter à la vie de l'artiste. “Au-delà de la représentation du prophète chrétien, c'est surtout l'interprétation qui en est donnée qui dérange”, explique le philosophe Farid Zahi.

    Avec le cinéma, ces transgressions, autrefois peu perceptibles par la masse, deviennent sujettes à de grosses polémiques. Evidemment avec La dernière tentation du Christ, filmé en 1988 au Maroc, le malaise est à son comble. Normal, Martin Scorsese crée alors une fiction à partir d'un tabou chrétien majeur : “Et si Jésus allait au bout de son envie sexuelle et couchait avec Marie Madeleine ?” La réaction est alors violente. Une salle de cinéma à Saint Michel à Paris est brûlée en 1992, occasionnant un mort et (une première !) le retrait du film des salles. Aujourd'hui, la blessure est quasiment oubliée. La preuve, le best-seller Le Code Da Vinci, dont la première est très attendue au festival de Cannes, fait sienne la thèse de Scorsese.

    Ce qui dérange le plus l'Eglise c'est la perversion des symboles de la “chasteté” par le sexe. D'ailleurs, à chaque fois que des affiches placardées dans la rue ont été jugées “provocatrices” par les religieux, le couperet est tombé. Trois exemples saillants : en octobre 1984, l'affiche du film de Jacques Richard, Ave Maria, est retirée, à la demande d'associations catholiques françaises, parce qu'elle “représente une jeune fille vêtue d'un linge, ligotée à une croix par des cordes”. En février 1997, outre-Atlantique, le cinéaste Milos Forman cède à la pression de prêtres demandant l'interdiction de l'affiche de son film, Larry Flint. Son péché ? Elle représente le héros du film en position de crucifié sur un pubis féminin. Finalement, le sexe est voilé, pour préserver les apparences. Et puis dernière affaire en date, une affiche publicitaire,parodie La Cène de Léonard De Vinci et montre un homme moderne en jeans, dos nu (à la place de Jésus) entouré de femmes. L'évocation du dernier repas du Christ choque la conférence des Evêques de France. La Cour d'appel de Paris leur donne raison et juge l’affiche immorale car elle “introduit un motif de dérision inutilement provocateur”.

    Dans toutes ces affaires, même lorsque le Vatican est contrarié, il s'en remet à la justice des pays. Il lui arrive même de s'abstenir. Illustration : quand le prix Nobel italien Dario Fo représente, dans sa pièce majeure Mistero Buffo, un Jésus grotesque, fantoche, super-star, Rome, contrariée, ne trouve rien à y redire. En décembre 2005, la célèbre série de dessins animés américaine, South Park crée un émoi chez les très catholiques d'outre-Atlantique, parce qu'elle montre “la vierge Marie en train de saigner”. Pour calmer les ardeurs de ces bigots, le pape Benoît XVI (himself) monte au créneau : “Une fille saignant du vagin n'est en rien un miracle. Ça leur arrive tout le temps”. Le pape européen (machiste au passage) défend, face à l'Amérique rigoriste, un héritage où la représentation, voire même la perversion de la sainteté, est banalisée. Ceci dit, il arrive à l'Eglise de perdre son flegme lorsque les papes, représentants de Dieu et incarnations de Jésus, sont écorchés. D'où l'interdiction dont se souviennent les téléspectateurs français, sur Antenne 2, de Cante Moro, un sketch érotique contant l'histoire plus qu'intime d'un pape avec sa fille. Moralité, les chrétiens d'aujourd'hui protègent plus l'image des représentants de Dieu que celle de son fils.

    De l'Ancien Testament à Hollywood…
    Qui se rappelle vraiment que chez les juifs, la représentation par l'image est interdite dans les temples, selon l'Ancien Testament ? Qui sait qu'au départ, entouré par une multitude de religions, dont le monothéisme imagé d'Akhenaton, le judaïsme n'existe que par ses “Ecritures”, pour se démarquer des idoles ? Les juifs se targuent alors de cette citation biblique : “Moïse voit Dieu de dos. Il lui dit, personne ne voit ma face et reste en vie”. Ayant eu le privilège d'accéder à la lumière divine, le prophète devient lui-même invisible. Dans les synagogues, les enluminures ne le sortent pas de l'ombre. Il faut, encore une fois attendre la Renaissance, pour que des artistes, déjà marqués par la représentation de Jésus, s'emploient à interpréter les récits bibliques et les transformer en tableaux. L'image de Dieu donnant ses tablettes à Moïse est visiblement celle qui inspire le plus. L'image de Moïse barbu, agenouillé, regardant Dieu de face, cette fois-ci, renforce symboliquement l'image du peuple élu. La sculpture de Michel Ange, représentant un Moïse géant, incarnation du Veau d'Or, abonde dans le même sens. Il traite Moïse en se référant à la statuaire grecque qui est d’essence païenne.“Les juifs sont alors en diaspora. Les protestations des fondamentalistes parmi eux restent dans le domaine privé et ne débordent pas sur l'espace public”, explique le critique d'art, Moulim Laaroussi. Au 20ème siècle, l'image de Moïse, en contact direct avec Dieu, sert la propagande politique des sionistes qui appellent au retour au Temple. Marc Chagall, officiellement considéré comme “le peintre des juifs” épuise le filon du prophète de Dieu l'éternel. Le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, est le premier à mettre les pieds dans le plat et à rappeler à ceux qui semblent l'ignorer que “Moïse était un simple Egyptien”.

    Depuis, cette image démythifiée est confinée dans les livres. Avec le péplum de Cécile B. DeMille, Les Dix Commandements, et l'image de Charlton Heston, jouant Moïse, rendu géant par des prises en contre-plongée, ses tablettes à la main, le show biz s'approprie le récit biblique pour de bon. Pas tout à fait, à vrai dire. Il a suffi que Moïse soit tourné en ridicule en 2002, dans un film portant son nom et censuré depuis, pour que les réactions fusent de toutes parts. Le film ne fait pas long feu dans les salles. La réaction devient encore plus épidermique, dès que les films revisitent la tradition judéo-chrétienne. Et principalement, ce moment-charnière de mort-crucifixion de Jésus, prétendument causée par les juifs. C'est le sujet du dernier opus de Mel Gibson, La passion du Christ. L'acteur-réalisateur, catholique traditionaliste, a été assailli de toutes parts pour avoir “ressorti la thèse du peuple juif déicide (tuant Dieu) et mis en spectacle la souffrance du Christ”. Pourtant, le cinéaste s'est auto-censuré : il a zappé l'image montrant, à l'arrière-plan de l'interrogatoire de Jésus, des juifs en train de fabriquer la croix. A la sortie du film, le New York Times fait le commentaire suivant : “Si nous étions des lecteurs de la Bible, non ses propriétaires, ce film n'aurait pas fait de bruit”. Au fond, explique ce spécialiste de l'image, “quand les juifs étaient dispersés, l'image importait juste pour maintenir un héritage commun. Maintenant qu'ils ont une version idéologique de l'histoire à défendre, l'image devient un capital à gérer”. Et ils s'y emploient à fond, n'hésitant pas à brandir la carte fatale de “l'antisémitisme”, lorsque l'image sort du cadre prescrit. Là, la violence est loin d'être physique, mais financière, voire morale.

    Les sujets d'Allah, iconoclastes ?
    Dans tous les monothéismes, l'écrit détermine l'image. En Islam, c’ est d'autant plus vrai. La langue, très imagée, du Coran y est pour beaucoup. Mais d'où vient l'interdiction, si formelle, de la représentation des hommes et de Mohamed en particulier ? Contrairement à l'Ancien Testament, le Coran n'en dit rien. Le prophète lui-même n'y est pas pour grand-chose. “Lorsqu'il est rentré à la Kaaba, il n'a pas détruit de ses propres mains les idoles. Il a surtout pointé du doigt une représentation de Marie et Jésus et dit : effacez-les tous sauf cette image”, rapporte le spécialiste de l'art en Islam, Moulim Laaroussi. Plusieurs commentateurs avancent que l'interdiction ultérieure de toute représentation a été inspirée par des compagnons du prophète, d'origine juive, comme Abdellah Ibn Saba'. Difficile d'en trouver une preuve tangible. Par contre, une chose est sûre : le calife omeyyade, Yazid Ibnou Abdelmalik, fortement conseillé par des musulmans d'origine juive, édicte en 720 (un siècle après la mort du prophète) un décret solennel interdisant les images, celle de Mohamed allant de soi. Quelles images circulaient avant cette loi ? Difficile à savoir parce que l'Arabie Saoudite continue d'interdire formellement les fouilles archéologiques. Du côté de l'Iran, du Yémen et même de l'Irak, il est de notoriété publique que les chiites avaient recours à l'image, représentant Ali et Mohamed, mettant même le premier au premier plan, pour servir leur propagande.

    C'est d'ailleurs en réaction à cette profusion d'images de la part des pro-Ali que les sunnites se sont évertués à donner à l'acte politique de leur calife une justification dogmatique. “Les orthodoxes se réfèrent parfois à des hadiths à la véracité douteuse pour montrer que le prophète avait préparé le terrain pour son calife”, explique Moulim Laaroussi. Un exemple de hadith : “En voyant des dessins sur un coussin qu’ Aïcha lui avait acheté, le prophète (aurait) dit qu'on demande à leurs auteurs : donnez la vie à ces êtres que vous avez créés”. L'argument qui en découle est classique : le seul Mussawwir (dessinateur) est le bon Dieu (d'ailleurs, Mussawwir, concepteur est un des attributs de Dieu) ! Paradoxalement, les philosophes musulmans, très influencés par leurs ancêtres grecs, considèrent, alors, l'image comme une fausse réplique de la réalité. Du coup, ils n'émettent pas d'avis contraire à celui du calife. Quant à l'élite des croyants, elle se réfère à un autre hadith, véridique celui-ci : “Celui qui m'a vu, m'a vu. Le diable ne s'incarne pas en moi”. Message : seuls les plus initiés en matière de foi parviennent à voir le prophète en songe, non dans des images profanes. Entendez : “Voir le prophète est un privilège. Autoriser ses images reviendrait à le banaliser”, explique l’historien des religions, Mustapha Zekri.

    Au moment où les sunnites s'évertuent à clore le débat sur les images du prophète, les chiites continuent à en produire à volonté. Cet homme, “pas très grand de taille, au teint blanc”, tel que le décrit la littérature, est représenté, d'abord, via des miniatures, devant la Kaaba, brandissant la pierre noire que sanctifient, aujourd'hui encore, les pèlerins. Très coloriées, d'autres icônes donnent à voir Mohamed, enturbanné, assis sur un tapis, et entouré par ses compagnons. Une miniature, très popularisée à l'époque, illustre Mohamed, jeune, à la barbe ciselée, la tête baissée, méditatif, face à l'ange Gabriel, près de la grotte Hira. L'influence de l'iconographie chrétienne apparaît d'emblée, à travers une auréole de flammes (signe de sainteté) entourant la tête du prophète. Elle est encore plus manifeste dans des dessins illustrant, dans des manuscrits de l'époque, la naissance du prophète drapé dans une étoffe écarlate, entouré par son oncle, patriarche à l'écart, et surtout, sa mère, Amina, étendue et couverte par un drap rustique. Tantôt entouré d'anges et enfourchant une bête mythique, tantôt en suspens entre ciel et terre, entouré de couples béats, le prophète dans son ascension (Al Mi'raj) est indéniablement le sujet qui excite le plus l'imaginaire de dessinateurs, iraniens, turcs, indonésiens et même afghans. “Cela montre, selon un historien d'art, à quel point les peuples musulmans, non arabes, avaient besoin d'images pour diffuser les récits coraniques”. Vers le 17ème siècle, les artistes chiites (ou les diffuseurs d'images ?) commencent à s'autocensurer. Rendant flou le visage du prophète, ils ne représentent plus que son corps et les autres, émerveillés, autour de lui. Les représentations deviennent beaucoup plus utilisées dans le but de renforcer la foi et le culte. Moins décorées, plus dépouillées, elles montrent Mohamed en prière devant la Kaaba.

    Parmi ces images, aujourd'hui principalement collectionnées par l'université d'Edimbourg, l'unique reproduction montrée au public est celle qui illustre la biographie de Mahomet, signée par l'orientaliste Maxime Rodinson. A TelQuel, nous aurions pu publier ces représentations, mais le mot d'ordre a été donné à tous les journaux de s'en abstenir. Comme quoi, en terre sunnite (le Maroc n'est pas le plus libéral, loin s'en faut), l'image demeure proscrite. D'ailleurs, les seules représentations qui ont droit de cité, dans les musées musulmans,à Topkapi par exemple, concernent les reliques du prophète. Vous retrouvez dans le lot, ses dents, ses cheveux, sa canne, l'empreinte de son pied droit... “Faute d'image, c'est le fétichisme du prophète qui prévaut”, commente un critique d'art. Mais alors, qu'est-ce qui a permis aux chiites de déroger à la règle ? Deux explications sont avancées. “C'est la culture persane et la religion manichéenne (dont le prophète Mani était un peintre) qui prédisposaient ces musulmans-là à opter pour l'image”, estime Moulim Laaroussi. Mais il y a aussi le drame politique, le sacrifice d'Ali et le meurtre de Hussein. “L'image a, chez eux, la même signification que chez les chrétiens. Elle permet de reconnaître l'imam promis au retour. Ils le représentent pour qu'il reste vivant dans les esprits”, ajoute notre spécialiste. Une anecdote, au passage : lorsqu'en 1934, Cheikh Ibn Alioua, fonde la tariqa Alaouiya à Mostaganem, il devient le chef des chrétiens convertis à l'islam, grâce à sa ressemblance frappante avec Jésus. Il a, comme l'expliquerait Ibn Arabi, la sainteté aïssaouiya (en référence à Aïssa). Au fond, commente Mustapha Zekri, “l'interdiction d'images est aussi en lien avec la culture des saints. Tous croient que la vérité est dans l'âme intérieure non dans l'apparence physique”.

    Le cinéma entre Al Azhar et le wahhabisme
    Quand le cinéma survient, la partie est déjà perdue. Même l'élan pro-images des chiites est déjà oublié. Le premier à avoir buté sur l'interdit de l'image prophétique est le réalisateur égyptien, Salah Abou Seif. A la fin des années 60, il décide de filmer Fajr Al islam (L'Aube de l'Islam). La commission d'Al Azhar lui prescrit, en amont, les limites du visible et de l'invisible : “Tu peux juste suggérer la présence de Mohamed, sans montrer ni son corps ni son visage”. Finalement, il se résout à filmer son ombre. En 1979, son confrère syrien, Mustapha Al Aqqad (mort dernièrement dans un attentat terroriste en Jordanie) ne va même pas aussi loin. Il choisit pour sa part de filmer la chamelle du prophète, sa canne, et ses compagnons et autres fidèles, sans paroles en face de la caméra. A l'origine, Al Aqqad a commencé le tournage aux alentours de Marrakech. Le critique Mustapha Mesnaoui raconte : “La rumeur publique ayant laissé croire que le prophète allait être personnifié, les autorités locales lui bloquent le tournage, sans donner suite. De peur de gaspiller son budget, il déménage en Libye”. Le subterfuge, utilisé par le cinéaste, quoique autorisé par Al Azhar, est considéré comme un exploit en soi. Mais puisque le film, juste diffusé en vidéo, n'est pas distribué dans les salles arabes, la réaction publique n'a jamais été jaugée.

    Au début des années 80, révolution iranienne et montée des frères musulmans aidant, même la suggestion devient irrecevable. Preuve en est la série télévisée, Mohamed Rassoulou Allah. Produit par des fonds saoudiens, le film érige, dans tous les foyers musulmans, le culte wahhabite de l'absence totale d'image en vérité absolue. En 30 épisodes, la série réussit l'exploit de parler du prophète, de bout en bout, sans jamais montrer rien qui fasse physiquement référence à lui. Il est omniprésent par son absence. “C'est la loi du pétro-wahhabisme”, commente Mustapha Mesnaoui. L'Iran étant entre les mains de leurs homologues fondamentalistes, le black out est total.

    Aujourd'hui, face à l'agression des images provenant de l'Occident, des spécialistes de l'Islam comme Malek Chebel osent briser le tabou : “Nous vivons au temps de l'image. Nous ne pouvons plus faire l'économie de la représentation du prophète”. Il pose une question cruciale : comment les musulmans pourraient-ils continuer à vivre sans image au temps de l'image par excellence ? En fait, contrairement aux juifs dont la religion est dorénavant la politique et les affaires, et aux chrétiens, qui ont une institution religieuse- tampon, les musulmans, surtout les plus rigoristes, n'ont que le prophète comme référent, voire comme arme politique. Alors, pour le préserver, ils le gardent à l'abri. Qu'à cela ne tienne, ses images continueront à circuler, ailleurs.





    Malentendus. Quand l'autre me regarde

    Le drame de la représentation s'amplifie lorsque les artistes dessinent les prophètes des autres. Laissons de côté les caricatures désobligeantes qui se développement surtout sur des médias parallèles, libres (trop libres) sur le Net. Concernant le prophète Mohamed, vous retrouvez par exemple sa sculpture, au milieu de celles de Jésus et Moïse, à la Cour suprême de Washington. Traits distinctifs, le prophète musulman tient une épée à la main. Une telle image est visiblement gravée dans l'inconscient occidental. Une autre semble avoir la peau dure : celle du prophète mal-aimé. Dans l'Eglise de San Petronio de Bologne, se trouve d'ailleurs une gravure de Mohamed torturé en enfer. Le site a failli être pris d'assaut en 2002 par des activistes islamistes. Chez les musulmans, les représentations des autres prophètes ne sont pas toujours de bon goût. D'ailleurs, le film animé de DreamWorks, Le Prince d'Egypte (en référence à Moïse) vient d'être interdit en Malaisie et en Indonésie. Comme quoi, le dialogue des religions est loin de passer par la voie des images.






    Documentaires. Prudences hertziennes

    Quand des télévisions hertziennes s'essaient à l'exercice de la représentation de Mohamed, la prudence est de mise. Ainsi, quand la chaîne Arte programme le documentaire de Mahmoud Hussein, Maho- met, elle évite de reproduire les rares miniatures existantes. Alain Wieder, le directeur de l'unité Thema explique son choix de sobriété : “En dehors de la calligraphie et de quelques enluminures ottomanes que nous utilisons parfois dans le film, l'islam n'utilise pas la représentation. C'est une des raisons qui nous ont confortés dans l'idée d'aller sur le terrain filmer dans les mosquées, les écoles coraniques, sous la tente ou dans un café, la tradition telle qu'elle se transmet aujourd'hui encore”. Le 2 Février, la BBC, tout en passant à l'antenne les images longtemps bannies à l'écran, fait contrepoids en donnant la parole abondamment à Cheikh Haïtham Haddad qui maintient que “la représentation des prophètes d'Allah réduit leur valeur” et que “les iraniens qui ont fait les dessins ne sont pas des musulmans”. Equilibrisme ou objectivité ? Plutôt peur de représailles et souci de démocratie.







    Par Ahmed R. Benchemsi

    Peshawar, 7 février. 3000
    manifestants répondent à l'appel
    du gouvernement (islamiste) de la
    province Nord-Ouest du pays,
    frontalière de l'Afghanistan.
    Parmi les slogans hurlés
    par la foule : “Pendez les
    caricaturistes” ! (AFP


    Journal raciste et violence fanatique.
    Une caricature contre une autre

    Des dessins outranciers du prophète Mohamed ont provoqué des troubles violents aux quatre coins du monde : émeutes, morts, saccages, incendies… “Défense de la liberté d'expression” en Occident contre révolte spontanée du “monde musulman insulté” ? C'est loin d'être aussi simple…


    Tout est parti d'une caricature minable. Une seule, oui, car sur les 
    douze dessins de Mohammed publiés par le quotidien danois de droite Jyllands-Posten le 30 septembre 2005, le monde entier n'a retenu que le principal : celui figurant le prophète Mohammed coiffé d'un turban en forme de bombe à la mèche allumée. Du racisme de bas étage, assimilant tous les musulmans à des terroristes. Cette caricature et le journal qui l'a publiée ne méritaient pas plus qu'une moue méprisante. Les plus énervés par cet amalgame grossier auraient pu se contenter de froisser le journal, le jeter à la poubelle, et décider de ne plus jamais l'acheter. Et toute l'histoire se serait arrêtée là. Hélas, quatre mois plus tard, des foules hurlantes et violentes manifestent aux quatre coins de la planète contre “l'insulte faite aux musulmans”, brûlent des ambassades, appellent leurs pays respectifs au gel total de leurs relations avec l'Union européenne… Et tous les médias du monde ne parlent plus que de “l'affaire des caricatures du prophète”. Comment en est-on arrivé là ?

    4 mois d'escalade
    C'est au Danemark, d'abord, que la sauce a commencé à monter. Deux semaines après la publication des caricatures par le Jyllands-Posten, les responsables musulmans locaux appellent à une marche à Copenhague et exigent des excuses officielles du gouvernement danois. Le Premier ministre Anders Fogh Rasmussen, loin de se douter de l'ampleur que va prendre l'affaire, fait la sourde oreille. Il réagit de la même manière quand onze ambassadeurs de pays musulmans en poste à Copenhague lui demandent audience et espère que cette affaire qui, pour lui, n'en est pas une, va vite retomber. Mais les imams danois ne désarment pas. Devant le mutisme de Rasmussen, ils partent en tournée en Egypte et dans les pays du Golfe. Quel message ont-ils transmis ? “Le prophète a été insulté et il faut le défendre” ? Pas sûr qu'ils se soient arrêtés là… “Etait-ce une tournée d'information ou de désinformation ? Comment expliquer les messages véhiculés sur le Net à propos de Corans brûlés au Danemark ?”, s'interroge Akram Belkaïd, journaliste algérien installé en France. Robert Ménard, Secrétaire général de Reporters sans frontières, pense, lui aussi, que les religieux danois en tournée ont montré d'autres caricatures, encore plus offensants pour le prophète, qui n'auraient, celles-là, jamais été publiées. Quoiqu'il en soit, qu'elle ait été de bonne ou de mauvaise foi, la tournée des leaders islamistes danois donne ses fruits. Le 29 décembre, les ministres arabes des Affaires étrangères, réunis au Caire, “rejettent et condamnent cette atteinte qui va à l'encontre de la sainteté du prophète et des valeurs nobles de l'Islam”. Le 10 janvier 2006, le magazine norvégien Magazinet publie à son tour les caricatures du Jyllands-Posten “au nom de la liberté d'expression”… et son directeur reçoit, en quelques heures, 25 menaces de mort ! L'affaire commence à faire du bruit en Europe et “la liberté de blasphème” devient ouvertement revendiquée. C'en est trop pour le gouvernement saoudien, tout à son rôle de “gardien de l'islam”. Le 10 janvier, Ryad rappelle son ambassadeur à Copenhague et lance officiellement une campagne de boycott des produits danois. La campagne gagne rapidement tous les pays du Golfe, puis ceux du Moyen Orient, avant d'arriver au Maroc. L'Iran, l'Irak et Djibouti vont même plus loin en interrompant officiellement leurs échanges commerciaux avec le Danemark. Rasmussen finit enfin par comprendre la gravité de la situation. Le 29 janvier, il déclare solennellement : “Le Danemark, en tant que nation, ne peut être tenu pour responsable de ce que publient les journaux indépendants”. Dans la foulée, les responsables du Jyllands-Posten, mais aussi ceux de Magazinet présentent respectivement leurs “excuses” et leurs “regrets”. Mais c'est déjà trop tard. Le premier février, des journaux allemands, autrichiens, français, néerlandais, polonais et espagnols publient à leur tour les caricatures incriminées. Trois jours plus tard, les ambassades du Danemark et de la Norvège à Damas sont saccagées puis incendiées par une foule surexcitée. Le lendemain, c'est à Beyrouth que l'ambassade danoise est brûlée, avant que des émeutes ne fassent un mort et une cinquantaine de blessés. Très vite, dans le monde musulman, l'escalade tourne au chaos : manifestations dans quasiment tous les pays musulmans, émeutes dans certains, comme en Afghanistan (11 morts) ou en Somalie (un mort)… Des alertes à la bombe sont également enregistrées dans plusieurs ambassades scandinaves à travers le monde et une ONG caritative (!) danoise est attaquée par une foule de manifestants au Soudan. A travers le monde, plusieurs penseurs musulmans éclairés tentent de ramener le calme en condamnant et les caricatures et les violences. Mais qui les entend ? Les médias de la planète sont fascinés par le bruit et la fureur et nombreux sont ceux qui réactivent, pour l'occasion, la fameuse théorie du “choc des civilisations”…

    Choc des incompréhensions Il s'agit surtout, pour reprendre l'universitaire américain Ghassan Shabaneh, d'un “choc des incompréhensions”. Pour l'Occident et tous ceux qui comprennent ses valeurs, de telles réactions sont outrageusement disproportionnées. Nicolas Sarkozy, ministre français de l'Intérieur et des Cultes, cisèle à cette occasion une de ces phrases-choc dont il a le secret : “La caricature, c'est l'excès ; mais à tout prendre, je préfère l'excès de caricature à l'excès de censure”. Une nouvelle fois, Sarkozy fait mouche et frappe au c½ur du débat : à la “valeur sacrée” avancée par les manifestants et les gouvernements musulmans (l'“intouchabilité” du prophète), l'Occident en oppose une autre, pour lui tout aussi “sacrée” : la liberté d'expression, donc l'impossibilité absolue, pour un gouvernement, de dicter son comportement à un organe de presse. Comme le résume un éditorial du quotidien français Le Monde : “Un musulman peut être choqué par un dessin, surtout malveillant, de Mohamed. Mais une démocratie ne saurait instaurer une police de l'opinion, sauf à fouler aux pieds les droits de l'homme”. Toutes les opinions sont-elles pour autant permises en Occident ? Non, car il y existe des lois punissant le racisme et l'incitation à la haine - et l'odieuse caricature de Mohammed coiffé d'une bombe tombe largement sous le coup de ces lois. Sarkozy, toujours : “Lorsqu'une caricature va au-delà du raisonnable, ce sont les tribunaux qui en jugent. Ainsi fonctionne la démocratie, et ce n'est pas négociable”.

    Sauf que la démocratie est un concept largement incompris, quand il n'est pas franchement ignoré ou méprisé, dans le monde musulman. Une fois de plus, notre brave ministre de la Communication Nabil Benabellah s'est allégrement contredit en déclarant, dans la foulée de sa condamnation sans équivoque des caricatures : “Le monde arabe ne peut s'adresser aux autres que sur la base des valeurs de liberté et de démocratie”. Ah ? Comment expliquer, dans ce cas, que tous les ministres de l'Intérieur arabes aient demandé au gouvernement danois, d'une même voix, de “garantir que cela ne se reproduira plus” ? S'ils s'y connaissaient un tant soit peu en démocratie, ils ne diraient pas des âneries pareilles… tant il est évident qu'en démocratie, les gouvernements n'ont aucune prise ni contrôle sur “leurs” médias. Une idée, il est vrai, difficilement admissible pour des dirigeants qui ont fait de la censure ou de la pression sur la presse leur seconde nature. Réclamer une telle “garantie” au gouvernement danois, relève, pour le moins, d'un profond malentendu, largement partagé, du reste, par les populations. D'après Ali Kettani, chef d'entreprise à Casablanca, “la 'rue musulmane' en général, et la 'rue arabe' en particulier ont été éduquées à l'école du totalitarisme pendant quarante années ou plus. De ce fait, les citoyens sont enclins à identifier la presse aux gouvernements, l'individu au groupe”. Plus simplement : ils sont enclins à tout mélanger. Le seul responsable de ces caricatures lamentables est le quotidien danois Jyllands-Posten. Or non seulement les foules en colère s'en sont prises au gouvernement danois, à ses militaires et à ses civils, à ses produits commerciaux et à ses représentations diplomatiques mais leur fureur s'est rapidement élargie à l'Union européenne dans son intégralité et même… à l'ONU ! A Damas, des manifestants sont allés jusqu'à saccager les bureaux de l'ambassade du Chili ! Le Chili !!

    Aussi abusive soit cette généralisation tous azimuts, l'Occident ne récolte, tout de même, que ce qu'il a semé. Depuis le 11 septembre 2001, il s'échine à appliquer sa propre grille d'analyse politico-culturelle au monde musulman. Qui, parmi les leaders politiques occidentaux (à part peut-être les Français et les Allemands), a tenu compte des référentiels propres aux pays musulmans avant de faire pression sur eux, voire de les agresser militairement ? Cette affaire de caricatures n'est finalement qu'un retour (prévisible) de balancier. Au tour du monde musulman d'appliquer sa propre grille d'analyse à l'Occident. A savoir : la sacralité du prophète transcende toutes les lois, fût-ce en terre non musulmane. Certes, les valeurs démocratiques (et parmi elles, la laïcité et la liberté de la presse) sont censées être universelles, mais les pays musulmans ne les expérimentent (au mieux) que depuis 50 ans - alors qu'il a fallu plusieurs siècles pour qu'elles “prennent” en Occident…

    Corporatisme religieux
    Ce n'est d'ailleurs pas complètement gagné, là-bas. L'Amérique, par exemple, demeure extrêmement à cheval sur tout ce qui porte atteinte à la foi chrétienne. Il y a quelques années, l'affiche du film Larry Flint montrait l'acteur campant le célèbre pornographe… crucifié sur un entrejambe féminin à la manière du Christ sur la croix. L'affiche a déclenché un tollé national avant d'être retirée des cinémas. En France, dix procès ont été intentés par l'Eglise depuis 1985, pour outrage à la foi chrétienne dans différents films, sketches ou caricatures de presse. La différence avec nous ? C'est que l'Eglise a souvent été déboutée dans ces procès et que Larry Flint, le vrai, a fini par gagner à la Cour suprême, sur la base du premier amendement de la Constitution américaine qui garantit la liberté d'opinion. Si les autorités chrétiennes se sont rapidement jointes au concert de protestations contre les caricatures du prophète de l'Islam… c'est uniquement parce que leur prophète à eux est caricaturé dans toutes les positions depuis un bon demi-siècle, sans que cela émeuve personne en Occident. Une manière de rappeler que la chrétienté existe encore, même dans des pays laïcs. Il est vrai que pour la troisième “religion du livre” (dont les représentants ont également condamné les caricatures de Mohamed, par pur corporatisme religieux), les choses se passent différemment. Quand l'insulte ou le blasphème touchent le judaïsme, tout le monde est, d'instinct, plus prudent. Amr Moussa, Secrétaire général de la Ligue arabe, ne s'y est d'ailleurs pas trompé en déclarant : “La presse européenne observe deux poids deux mesures, car elle craint d'être accusée d'antisémitisme, mais invoque la liberté d'expression lorsqu'elle caricature l'Islam”. Pas faux. Mais encore une fois, à chaque culture ses référentiels. Si l'antisémitisme est férocement combattu en Occident, c'est que ce même Occident a toujours six millions de morts juifs sur la conscience. Mais ce n'est pas la raison principale. Si la mise en doute de l'holocauste est criminalisée en Occident, c'est surtout parce que la diaspora juive internationale a su y mener des actions de lobbying aussi patientes qu'efficaces - et ce, en utilisant les référentiels occidentaux (rencontres répétées avec les décideurs, recours en justice…). Les juifs n'ont brûlé aucun drapeau ni aucune ambassade, et n'ont boycotté aucun produit. Résultat : ils sont plus respectés que les musulmans… Et l'antisémitisme de certains occidentaux tend de plus en plus à être remplacé par l'islamophobie. Une tendance largement alimentée par les télévisions occidentales qui repassent ad nauseam, depuis le début de “l'affaire des caricatures”, des images de fanatiques exaltés sous l'intitulé générique de “colère des musulmans”. Autrement dit : ces fanatiques sont parfaitement représentatifs des musulmans dans leur ensemble. Un amalgame à peine plus subtil que celui de la fameuse caricature - à la différence que celui-là, on s'y est fait depuis longtemps…

    Foules manipulées
    Ceux qui ont manifesté violemment, brûlé des bâtiments et attaqué d'innocents médecins bénévoles danois qui faisaient le bien au Soudan ou ailleurs, sont-ils représentatifs de tous les musulmans ? Evidemment que non - le dire ou le penser relève même, et sans aucun doute, d'un racisme rampant. Comme si on considérait que les troupes de Le Pen étaient représentatives de tous les Français. Et surtout comme si, au sud de la méditerranée et à l'est du Caucase, personne n'était capable de raison… Dans leur écrasante majorité, les musulmans, s’ils ont effectivement peu goûté la lamentable caricature du Jyllands-Posten, se sont contentés de hausser les épaules avant, quelques semaines plus tard, de se retrouver scotchés à leur télévision, consternés par autant de violence et (légitimement) inquiets de la spirale infernale dans laquelle ce nouvel “affrontement des civilisations” risque, une fois de plus, de les entraîner. Rien de ce qu'on a vu à la télé n'était spontané, tout était encadré. Comme le relève avec justesse le libanais Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes : “Cette affaire a mis trois mois à prendre de l'ampleur. Les islamistes ont été les premiers à la dénoncer mais, comme c'est une idée porteuse, les gouvernements des pays arabes ont suivi. Dans ces sociétés si liées à la religion, il suffit que quelqu'un dise 'je me porte au secours du prophète qui est malmené' pour que tout le monde se sente obligé de suivre”. C'est ce qu'ont dit les islamistes pour mobiliser des foules… d'ailleurs pas très nombreuses. Nulle part, les manifestations contre les caricatures du prophète n'ont rassemblé plus que quelques milliers d'individus. Mais la violence des slogans et/ou la violence tout court ontlargement compensé la faiblesse du nombre - et les télés ont fait le reste. Les télés, toujours, se sont délicieusement fait peur en répétant en boucle que l'Armée islamique en Irak (groupe responsable de plusieurs prises d'otages et assassinats de civils) appelait à “frapper les intérêts du Danemark, de la Norvège, de l'Allemagne, de la France, des Pays-Bas, de l'Espagne, ainsi que de tous les pays dont les journaux ont publié ces caricatures”. Comme si les terroristes avaient attendu ce prétexte pour clamer leur haine globale de l'Occident… Dans un registre beaucoup moins violent, mais tout aussi menaçant, le quotidien islamiste marocain Attajdid s'est permis d'écrire ceci : “Le journal France-Soir [dans lequel les caricatures ont été publiées] doit être puni et contraint aux excuses, sinon, les relations entre la France et les Etats arabes et islamiques risquent de se détériorer dans tous les domaines. La France ne peut supporter un boycott islamique de ses produits, le volume de son commerce avec ces Etats représente une grosse part de son économie (…)”. Comme si les fans d'Attajdid avaient le pouvoir de lancer un boycott d'une aussi large envergure…

    Mais les islamistes, dans cette affaire, sont allés moins loin dans l'outrance que les régimes politiques musulmans. Champion parmi tous, évidemment : l'Iran. Son “Guide suprême”, l'ayatollah Khamenei, n'a pas hésité à déclarer que la publication de ces caricatures relevait d'une “conspiration sioniste pour provoquer une confrontation entre chrétiens et musulmans”. Et le plus grand quotidien iranien de lancer, dans la foulée, un concours de caricatures sur l'holocauste ! L'Iran, à la limite, est un cas particulier puisque c'est le seul pays musulman où les intégristes gouvernent sans partage. Mais le régime syrien, officiellement laïc, n'a pas hésité non plus à lancer les foules à l'assaut de deux ambassades scandinaves. D'après Riad Turk, le plus célèbre (et le plus crédible) opposant de Bachar El Assad : “en Syrie, le régime ne tolère pas un rassemblement de plus de deux personnes. En outre, la zone où se trouvent les ambassades est étroitement surveillée. Il est impossible qu'une foule puisse y accéder si elle n'est pas manipulée ou n'a pas le consentement des autorités”. Parmi tous ses homologues arabes et musulmans, le ministre de l'Intérieur libanais est le seul à avoir démissionné, assumant courageusement son incapacité à contenir les troubles - et démontrant, surtout, que le gouvernement libanais n'y était pour rien. Pour le reste, et comme le résume bien le Marocain Ali Kettani, “les gouvernants musulmans, pour la plupart politiquement faibles et non assis sur une légitimité de droit, sont contraints de suivre leurs citoyens les plus visibles et les plus bruyants, dans un exercice conjugué - et voué à l'échec - de récupération politique”. “Quand je lis que les ministres arabes de l'Intérieur ont protesté contre ces caricatures, ajoute le journaliste algérien Akram Belkaïd, j'ai envie de vomir. Voilà les maîtres de la persécution et de la confiscation des libertés individuelles qui se refont une virginité grâce à cette affaire. Quelle hypocrisie !”. Hypocrisie, oui, mais aussi calcul politique… Effet Hamas aidant, l'islamisme politique a le vent en poupe. Condamner les caricatures avec zèle est aussi un moyen, pour les dirigeants arabo-musulmans, de donner des gages à leurs futurs (et inévitables) partenaires politiques…

    “Regrets” contre “excuses”
    Résultat : les dirigeants occidentaux qui ne comprennent guère ces nuances (ou qui ne veulent pas les comprendre) ont, depuis quelques semaines, sérieusement peur de “la colère des musulmans”. Tour à tour, par crainte de violences contre leurs concitoyens ou de boycotts de leurs produits, ils disent à quel point ils sont indignés, eux aussi, de la publication des caricatures. Après qu'un quotidien polonais les ait publiées, le ministre Stefan Meller est allé jusqu'à déclarer : “Au nom du ministère des Affaires étrangères et au nom du gouvernement de la république polonaise, je demande pardon aux musulmans” ! Voilà qui ravira les barbus de toute obédience, désormais convaincus de leur capacité à faire plier l'Occident. Quant au premier concerné, à savoir le Premier ministre danois, il a fini, realpolitik oblige, par présenter non pas des “excuses” pour la publication des caricatures (ce qui aurait équivalu à reconnaître qu'il a barre sur la presse de son pays)… mais des “regrets”. La nuance est subtile. Mais pour le coup, l'imam Youssef Al Qardaoui, chef de l'Union internationale des oulémas musulmans, l’a bien comprise et continue donc à exiger des excuses en bonne et due forme du Danemark… et de l'Union européenne dans son ensemble. Une ultime preuve que les intégristes ne comprennent, de la culture occidentale, que ce qu'ils veulent bien en comprendre...





    Et au Maroc ?
    Tous derrière le prophète… et les islamistes !

    “Quand j'ai reçu un sms m'indiquant le code à barres des 'produits danois à boycotter pour défendre Sidna Mohamed', j'ai immédiatement fait le rapprochement avec un autre sms reçu quelques jours plus tôt : celui où Maroc Telecom me souhaitait une 'bonne année 1427'”. L'humour et le recul de ce jeune Casablancais sont malheureusement loin d'être partagés. Depuis une semaine, c'est l'union sacrée, au Maroc, autour d'un seul mot d'ordre : “défendons l'honneur de l'islam et des musulmans contre les insultes scandaleuses dont notre prophète a été l'objet”. Il ne s'est trouvé personne, à aujourd'hui, pour remettre les choses à leur place en déclarant publiquement que ces dessins et leurs auteurs, manifestement des racistes de bas étage, ne méritaient guère plus que le mépris…

    Ce sont, évidemment, les islamistes qui ont ouvert le bal des protestations. Le 31 janvier, Attajdid, journal (officiellement “proche”) du PJD, déplore “le silence des milieux officiels, des partis, des oulémas, des mosquées et de la société civile”. “Le Maroc, ajoute le quotidien islamiste, n'a pris aucune décision digne d'un Etat dont la religion est l'islam”. Les officiels ne se le sont pas fait dire deux fois. Quelques jours plus tard, le Conseil supérieur des Oulémasè (présidé par le roi) condamne les caricatures. Et Driss Jettou déclare : “Nous dénonçons ce qui a été publié sous le prétexte de la liberté”. Du coup, haro sur la presse ! Le quotidien Annahar Al Maghribiya, qui a publié une des caricatures incriminées (en tout petit, en page intérieure et, surtout, pour mieux la dénoncer) est traduit en justice pour “atteinte aux sacralités” ! A part ça, pas moins de 13 journaux internationaux ont été interdits de diffusion au Maroc. Une scène surréaliste a même eu lieu à l'aéroport de Casablanca : des représentants de la douane, de la gendarmerie, de la police, des pompiers, de la wilaya, et du distributeur, ont assisté, sur convocation expresse, à l'autodafé de quelque 10 000 exemplaires des journaux bannis. Dantesque !

    Sinon, la seule manifestation publique enregistrée s'est tenue, à l'appel du Mouvement unicité et réforme (arrière-boutique idéologique du PJD) et d'Al Adl Wal Ihsane, le 3 février face au Parlement. Combien de manifestants ? “Plusieurs centaines” selon Al Ittihad Al Ichtiraki, “plusieurs milliers” selon Attajdid. Pas grand-chose, quoi, pour une “insulte à l’Islam”… Mais le plus inquiétant n'est pas le nombre. C'est plutôt la déclaration finale rédigée à l'issue de cette manifestation. Son contenu ne comportait rien d'inattendu (réclamation des “excuses de l'Occident”, appel au boycott commercial des pays où ont été publiées les caricatures, etc.). Ce qui est aberrant, c'est plutôt le fait que cette déclaration commençait par “le peuple musulman déclare ce qui suit”. De quel droit ces gens-là se proclament-ils porte-parole du “peuple musulman” ? A l'Occident de se poser cette question…


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  2. Casawia

    Casawia A & S Forever

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    la source et le lien svp?
     
  3. linvite

    linvite L'âme de samurai!!

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    hadchi 6wil bezzaf a sahbi.

    3oudi dirou des articles ssghar , allah yerhem lwalidine
     
  4. YSF

    YSF Khasser

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    wa twiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiillllllllllllllllllllllllllllllllll
     
  5. ziouf.paris

    ziouf.paris Visiteur

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    wa t9afa hia hadi a sahbi malkoum a drari ma3gaza :D
     
  6. Casawia

    Casawia A & S Forever

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    j'attends tjrs le lien de la source et merci
     
  7. raid785

    raid785 raid785

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    Re : Polémique. L’image (délicate) des Prophètes

    wa3, bezaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaf twiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiill
     

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