Portrait-Enquête. L’avocat de Sa Majesté

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 26 Mars 2010.

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    Avant de devenir ministre de la Justice, il a été un avocat prospère, comptant Hassan II et Mohammed VI en personne parmi ses clients. Qui est vraiment Mohamed Naciri ? A 71 ans, qu’est-ce qui le fait encore courir ?



    Samedi après-midi, au Salon du livre à Casablanca. Un homme de grande taille, le crâne dégarni, arpente les rayons de la foire en compagnie de quelques vieux amis. Malgré la forte affluence du week-end, notre homme passe presque inaperçu. Lorsqu’il se dirige vers le stand (désert) du ministère de la Justice, il est accueilli avec les honneurs par quelques cadres qui se pressent pour se prendre en photo avec lui. Les flashs crépitent. Des passants marquent un léger temps d’arrêt, observent avec curiosité la déférence entourant cet homme au visage inconnu, puis poursuivent leur visite.

    “Haj Naciri n’a pas changé depuis qu’il est devenu ministre de la Justice, témoigne un ami intime. C’est un homme qui cultive une discrétion maladive, qui s’habille simplement et qui a horreur d’afficher un quelconque signe extérieur de richesse ou de pouvoir”. Il est pourtant l’un des avocats les plus en vue (et les plus riches) du pays - probablement le plus en vue et le plus riche.

    Avant d’être nommé ministre de la Justice, le 4 janvier 2010, il dirigeait un cabinet d’affaires florissant à Casablanca. Parmi ses clients : le secrétariat particulier du roi, des banques, de grands offices ainsi que d’influents hommes d’affaires marocains et étrangers.

    “Le cabinet est orphelin depuis son départ”, affirme l’un de ses collaborateurs. Jusqu’au jour précédant sa nomination, en effet, Mohamed Naciri n’avait rien changé à ses habitudes depuis de nombreuses années. Arrivé à 8 h 30 chaque matin, il faisait le tour des bureaux et serrait la main de la trentaine d’avocats et de juristes qui forment son équipe de choc. Quand il ne plaidait pas au tribunal, il enchaînait les journées de travail, qui se prolongeaient souvent dans la soirée.


    “Priez pour que Dieu me vienne en aide…”

    Depuis le 4 janvier, Mohamed Naciri a mis le cap sur Rabat. Le programme de ses journées a radicalement changé, mais il est toujours aussi bien rempli. Magistrats, greffiers, avocats… il enchaîne les rencontres avec les professionnels de la justice, qu’il connaît souvent depuis des années, au titre d’avocat ou même d’ami.

    Depuis sa nomination, Naciri n’a pas perdu de temps. Quelques semaines à peine après sa passation de pouvoirs avec son prédécesseur Abdelouahed Radi, il a déjà procédé à l’installation de médiateurs dans les principaux tribunaux du pays, et annoncé la création de chambres spécialisées dans les délits de presse-deux dossiers cruciaux, en attente depuis des années.

    “Naciri sait mieux que personne qu’il doit faire vite. La réforme de la justice n’est pas un luxe, c’est une urgence”, appuie un avocat casablancais. L’ancien avocat et nouveau ministre de Sa Majesté sait parfaitement à quel point cette réforme est difficile.

    “Lorsqu’il est venu ranger son bureau de conseiller à la HACA (NDLR : Haute autorité de la communication audiovisuelle, dont il était un membre éminent), il paraissait préoccupé et répétait à tous ceux qui étaient venus le saluer : priez pour que Dieu me vienne en aide…” rapporte un cadre de l’institution.

    Normal, Naciri connaît le système de l’intérieur. A la limite, il n’a même pas besoin d’enquête pour identifier les magistrats corrompus. Il les a fréquentés pendant des années. Mais il sait aussi qu’il doit y aller doucement, sans faire de vagues pour ne pas bloquer la machine.

    Mission impossible ? Pas forcément, mais ce sera dur. Naciri dispose de deux atouts majeurs. La carte blanche royale et son expérience de la justice, que personne ne lui conteste. “Il n’a rien à perdre et tout à gagner”, explique-t-on dans son entourage.

    Naciri n’était pas forcément demandeur. A 71 ans, sa carrière était derrière lui et il n’avait plus rien à prouver. Référence dans sa profession, il est présenté comme un homme à la poigne de fer, pieux et rigoureux. Son cabinet roule sur l’or, et sa relève est déjà assurée par son fils Hicham, conseiller juridique. “Mais détrompez-vous, confie cet ami de Naciri. Etre ministre ne lui déplaît pas tant que ça. Il était déjà question qu’il le soit dans les années 1990. Aujourd’hui, il doit vivre sa nouvelle fonction comme une sorte de couronnement”.


    Socialiste, mais pas trop

    Le parcours professionnel de Mohamed Naciri, descendant de la grande zaouia Naciriya, démarre en 1964, date de son inscription au barreau de Casablanca.

    Le Maroc est alors fraîchement indépendant et les avocats qui y exercent sont majoritairement français. Le jeune diplômé en droit intègre le cabinet de l’un d’entre eux et y apprend les rudiments du métier.

    Un an plus tard, la loi sur la marocanisation et l’arabisation de la justice ouvre de nouveaux horizons aux jeunes avocats marocains. Ils deviennent incontournables et s’associent à leurs patrons français. Naciri en profite. Très vite, son mélange inédit de rigueur et tempérament conciliateur le font remarquer. En 1977, il devient membre du Conseil de l’ordre puis bâtonnier de Casablanca en 1980.

    Sur le plan politique, Naciri a commencé par avoir le cœur à gauche. Au plus fort des années de plomb, il n’adhère à aucun parti politique mais ne cache pas sa sympathie pour l’UNFP, devenue l’USFP.

    En 1977, il se présente même aux élections municipales à Casablanca et remporte un siège à Mers Sultan sous les couleurs socialistes, “mais sans être organiquement affilié au parti”, insiste un témoin de l’époque.

    En 1975, on le retrouvera également dans le comité de défense de Omar Benjelloun, leader socialiste assassiné par des islamistes fanatiques. “Il était peut-être acquis aux idéaux de la gauche de l’époque, mais il avait également une carrière à mener et, pour cela, il savait pertinemment qu’il avait besoin d’une image de neutralité”, analyse un de ses confrères.
    C’est en effet plus prudent, quand on veut faire carrière sous Hassan II.

    En ce début des années 1980 en effet, Naciri est déjà un avocat reconnu parmi ses pairs. A 45 ans, son cabinet croule sous les dossiers, de plus en plus importants. Il devient un personnage public et fréquente les puissants de Casablanca.

    Sur recommandation d’amis au bras long, il est décoré d’un Wissam du trône des mains du roi Hassan II en 1985. Une nouvelle ère commence alors pour lui. Un an plus tard, il est une nouvelle fois élu par ses pairs bâtonnier de la capitale économique. “Après sa décoration royale, les avocats ont voulu l’honorer à leur tour et lui offrir un second mandat à la tête du barreau”, confie un ancien bâtonnier casablancais.


    Avocat de Hassan II contre Le Monde

    A partir de cette époque, Mohamed Naciri prend progressivement ses distances avec le mouvement socialiste (avec lequel il ne s’était jamais pleinement commis, contrairement à la majorité de ses confrères progressistes), et se concentre sur son travail : le droit des affaires, moins polémique et plus lucratif que le droit pénal et les affaires politiques.

    Il devient un spécialiste du contentieux commercial. Mais la petite flamme du militantisme, même étouffée, est toujours là : il plaide ses dossiers commerciaux avec passion et virulence, ne reculant pas devant les envolées lyriques et les effets de manche. Ça en étonne beaucoup, en agace quelques-uns, et plaît à quelques autres - ses futurs clients parmi l’élite économique.

    Mais la politique le rattrape très vite. Au début des années 1990, c’est lui que Hassan II désigne pour attaquer en diffamation le quotidien français Le Monde, après que ce dernier a cité un rapport impliquant des membres de la famille royale dans le trafic de drogue.

    Dans la carrière de Naciri, cette affaire marque un tournant. La légende raconte que c’est lui qui aurait convaincu le défunt monarque de réclamer seulement le franc symbolique. Cette attitude (“Nous plaidons pour l’honneur”) sera sans doute pour beaucoup dans la victoire retentissante que Naciri obtient contre le journal français de référence. Mieux : l’affaire fait jurisprudence en France.

    Désormais, aucun journal reprenant un rapport potentiellement diffamatoire ne pourra se défausser devant la justice sur les auteurs du rapport. Une grande première qui ouvre définitivement les portes du Palais à l’avocat casablancais.

    Naciri devient, sans en avoir le titre, un conseiller juridique de Hassan II. Un homme de confiance qui hérite, assez vite, de dossiers complexes, voire confidentiels. C’est par exemple lui qui a personnellement mené les négociations, et déterminé le montant des dédommagements, avec les frères Boureqat, tout juste sortis de 17 ans d’enfer à Tazmamart.

    Il défend aussi, sur recommandation de Hassan II sans aucun doute, les intérêts de la famille Oufkir, et représente la veuve du général “félon”, “suicidé par trois balles dans le dos”. Pour la petite histoire, c’est dans le bureau de Naciri que la famille Oufkir récupère, en 1996, les passeports lui permettant de quitter le pays après une longue période de résidence surveillée.

    L’implication de Naciri dans le “jardin secret” de Hassan II soulève beaucoup de questions parmi ses confrères amis, toujours “progressistes”. Pourquoi lui et pas d’autres ? Serait-il plus compétent ou, plutôt, plus opportuniste ? “Dans tous les cas, il ne faut pas se leurrer, tranche cet avocat casablancais. Même si beaucoup prétendaient que leurs principes éthiques leur interdisaient de défendre le pouvoir makhzénien, en réalité, 90% d’entre eux auraient vendu père et mère pour être à la place de Naciri”.


    Ami de Védrine… et de Laânigri

    Au début des années 2000, à l’heure de l’ère Mohammed VI (que l’avocat connaît depuis longtemps), de nouveaux horizons s’ouvrent pour le cabinet Naciri. Mohamed est rejoint par son fils Hicham, tout juste rentré de France où il a étudié le droit à la faculté de Montpellier.

    Les styles des deux hommes sont diamétralement opposés. Contrairement à son père, issu de la vieille école juridique, Hicham est un quadra de son temps, plus porté sur les activités - plus lucratives - de conseil juridique. Il entreprend une modernisation du cabinet et attire une clientèle nouvelle.

    “La première fois où je suis allé au cabinet Naciri, je me suis cru dans une série américaine, raconte un client. Les avocats qui y travaillent sont tirés à quatre épingles et tout le monde dispose d’un badge d’accès. Les bureaux et les salles de réunion sont spacieux et design, aucun rapport avec les traditionnels cabinets d’avocats, souvent poussiéreux et mal rangés”.

    Pour éviter tout téléscopage, le père et le fils se partagent les tâches “de manière équitable”. Le cabinet est divisé en deux parties : un étage pour le contentieux, où se trouve le bureau du père, un deuxième pour la branche conseil, dirigée par le fils.

    Grâce aux réseaux de Naciri junior et à la réputation du père, le cabinet casablancais s’associe à Gide Loyrette Nouel, l’un des plus grands réseaux d’avocats d’affaires français, et devient GLN Naciri.

    Pour célébrer ce partenariat, l’avocat du roi donne une grande réception à Casablanca. Tout le gotha économique et politique est présent. Parmi les invités, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères français… et le général Hamidou Laânigri, tout puissant “premier flic du royaume”. “Me Naciri a développé tout au long des trente dernières années un réseau impressionnant, s’extasie ce membre de son équipe.

    En plus, le cabinet s’est spécialisé dans le conseil et le droit des affaires à un moment où on a commencé à parler de “champions nationaux” et où le Maroc a commencé à attirer de grands investisseurs, notamment originaires du Golfe. Tous ont presque naturellement atterri chez l’avocat attitré du Palais”.


    La Omra une fois par an

    Arrivé là, désormais richissime, Mohamed Naciri pouvait se retirer pour vivre une retraite luxueuse. “Pas son genre, tranchent ses collaborateurs sans hésiter. Partir en pèlerinage à La Mecque plusieurs fois par an pour prendre du recul, ça oui, il fait. Mais s’arrêter de travailler, jamais”.

    “L’Haj Mohamed”, de toutes façons, est continuellement sollicité par l’entourage royal. En 2007 par exemple, il a fait partie de ce fameux comité d’arbitres ayant scellé un “divorce à l’amiable” entre l’ONA et le géant français de la grande distribution Auchan.

    En 2009, c’est encore lui qui a personnellement plaidé dans l’affaire opposant l’entreprise royale Primarios au magazine Economie & Entreprises (cf. encadré . Et même quand la famille royale confie ses affaires à d’autres avocats, Naciri n’est jamais loin.

    Lors du procès opposant le prince Moulay Ismaïl au quotidien Akhbar Al Youm, un avocat du cabinet Naciri assistait systématiquement aux audiences, en tant qu’observateur, même si le dossier était officiellement géré par Me Ali Kettani.

    Parallèlement à cela, Mohamed Naciri continue à occuper de hautes fonctions officielles. Sous Hassan II, déjà, il avait été membre du Conseil constitutionnel.

    Mohammed VI n’est pas en reste, qui le nomme en 2003 membre du conseil des sages de la HACA. Il y siège aux côtés d’un autre juriste reconnu, Ahmed Ghazali, président de l’instance. Leurs bureaux sont d’ailleurs mitoyens.




    Relations. “Hassan II et moi”

    Mohamed Naciri a incontestablement été un homme de confiance de Hassan II. Un homme de dossiers et de missions difficiles, mais qui devaient impérativement être réglés dans la discrétion et la finesse.

    Dans toutes les affaires (connues) qu’il a eu à gérer, Mohamed Naciri a en effet toujours veillé à préserver les formes et à respecter les règles élémentaires du droit - même s’il partait gagnant d’avance, vu l’identité de son client. “Le travail de Me Naciri a toujours été propre”, affirme cet avocat casablancais, pourtant très impliqué politiquement, contrairement à son prudent ministre.

    Il a toujours su trouver la faille ou l’argument juridique ad hoc pour régler des affaires aussi compliquées que celles impliquant la famille du général Oufkir ou les frères Boureqat. La preuve : même si ces affaires étaient politiquement plus que douteuses, Naciri n’a jamais entaché sa réputation d’avocat intègre.

    Repéré par Hassan II au milieu des années 1980, il sera régulièrement envoyé au charbon pour soigner l’image du royaume à l’étranger et défendre les intérêts de la famille royale.

    Naciri et Hassan II ont-ils été intimes ? Peut-être pas. “Le roi avait une grande considération pour lui, mais il lui concédait une certaine indépendance, qu’il savait d’ailleurs nécessaire au maintien de sa crédibilité.

    Naciri était son avocat et conseiller juridique, mais pas plus. D’ailleurs, le plus souvent, il était mandaté par le gouvernement plutôt que par le Palais royal”, explique un ancien collaborateur de l’actuel ministre de la Justice.

    Sous Mohammed VI, c’est désormais au fils Naciri que cette mission échoit. Hicham produit ainsi régulièrement des notes et avis juridiques concernant les affaires de Sa Majesté. C’est ce qu’on appelle le changement dans la continuité.

     

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