Presse et pouvoir. A quand la détente ?

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 12 Septembre 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    La presse n’est pas l’ennemie du pouvoir. L’intimider ne servira qu’à tendre encore plus la situation, et ce n’est dans l’intérêt de personne.



    La semaine dernière, pas moins de 10 journalistes ont été convoqués pour interrogatoire à la préfecture de police de Rabat, pour répondre de la publication d’“informations mensongères sur l’état de santé de Sa Majesté le roi”. Jusque-là, rien d’anormal. Ouvrir une enquête sur un présumé délit (la diffamation en l’occurrence) en procédant à
    l’interrogatoire des concernés, relève des prérogatives légitimes des forces de l’ordre. Sauf que, une fois de plus, cela a tourné au harcèlement : à nos confrères, coupés du monde après qu’on leur ai confisqué leurs téléphones portables, les mêmes questions ont été posées un nombre incalculable de fois par plusieurs équipes d’interrogateurs, relevant de différents services. Et tout cela a duré 20 heures pour certains, et jusqu’à… 40 heures pour d’autres !! Dans ces conditions, il ne s’agit plus d’interrogatoires, mais d’arrestations déguisées – ou de gardes à vue non notifiées, ce qui revient au même. Ce n’est pas à proprement parler illégal, puisqu’aucun texte ne limite les durées des interrogatoires (ce qui est une grave anomalie, en passant). Mais ce type de traitement est d’habitude réservé aux terroristes, ou présumés tels. Il faut croire que c’est ainsi que l’Etat considère désormais les journalistes.
    Il est juste de relever que les écrits de nos confrères sur la santé de Mohammed VI étaient pour partie mal informés ou fondés sur des sources manifestement douteuses. Certains ont aussi relayé des rumeurs en les présentant comme telles – un procédé qui n’est pas anti-déontologique, mais qui peut se révéler spécieux dans certains contextes. Est-ce que cela justifie, pour autant, que des journalistes soient traités comme des criminels ? Non, mille fois non. Quand on enferme les gens pendant 40 heures et qu’on leur pose la même question cent fois de suite, on ne cherche pas à reconstituer des faits mais à intimider, voire à casser moralement les interrogés. Qu’ils soient journalistes ou non, c’est injustifiable.
    Que s’est-il passé ? Après la publication par le cabinet royal d’un communiqué sur la santé de Mohammed VI (une première historique, qui a suscité de multiples interrogations), des journalistes ont cherché à en savoir plus. Ils ne faisaient là que leur métier. Quoi de plus légitime que s’interroger sur la santé d’un dirigeant qui tient tout le pouvoir entre ses mains ? Mais à qui demander ? Dans les démocraties, où la publication de bulletins de santé des chefs d’Etat est une pratique courante, il y a toujours des cellules de communication chargées de répondre aux questions de la presse. Au Maroc, dès qu’il s’agit du roi, c’est l’omerta à tous les niveaux. Ce n’est pas une raison pour prêter foi à des sources douteuses, mais l’absence de toute source officielle devrait être, au minimum, une circonstance atténuante. Sauf que l’Etat est à mille lieues de cette logique. Témoin, le communiqué du procureur qui a ordonné les interrogatoires, affirmant crânement que “la vérité est contenue dans le communiqué officiel” et nulle part ailleurs. Un communiqué de deux phrases, pas une de plus !! Elle est bien courte, cette “vérité” à laquelle la police a reproché à nos confrères de “ne pas s’être tenus” (!!). C’est comme si, en publiant ces fameuses deux phrases, le Palais estimait en avoir “assez fait”… voire “déjà trop fait”. Et qu’il était entré dans une colère noire dès qu’un mot (ou une page) de trop a été publié(e) sur le sujet. Résultat, en bout de chaîne : des policiers transformés en inquisiteurs et des journalistes traités comme des malfrats.
    Il est urgent de décrisper, pacifier et rationaliser les relations entre la presse marocaine et le Palais royal. Et pour cela, il n’y a pas d’autre moyen que de nommer un porte-parole du Palais, ou d’y instituer une cellule de communication dotée d’une marge de manœuvre suffisante. C’est la condition de la transparence, et toutes les démocraties la remplissent depuis longtemps. La presse n’est pas l’ennemie du pouvoir. L’intimider, tenter de l’encercler et/ou de l’étouffer par des manœuvres policières ou capitalistiques douteuses ne servira qu’à tendre encore plus la situation. Ce qui ne servira les intérêts de personne, et surtout pas du Maroc.

    Ahmed R. Benchemsi

    http://www.telquel-online.com/389/edito_389.shtml
     

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