Quand Venise aimait l'Islam

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par tarix64, 10 Avril 2007.

  1. tarix64

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    Posté le 02-10-2006
    Exposition "Venise et l'Orient" à l'IMA
    Par Tahar Ben Jelloun

    Quand l’Occident aimait l’islam
    Par Tahar Ben Jelloun.
    En l’espace d’une année, les tensions entre l’Occident et le monde musulman se sont multipliées : caricatures de Mahomet, discours du pape Benoît XVI, annulation de la pièce de Voltaire sur Mahomet et déprogrammation par Berlin de l’opéra de Mozart Idoménée, menaces de mort en France sur un professeur de lycée pour avoir écrit une opinion négative sur l’islam…
    C’est le moment de faire une halte à Paris et de visiter l’exposition exceptionnelle « Venise et l’Orient » qui se tient à l’Institut de monde arabe jusqu’au 18 février 2007. Exceptionnelle, elle l’est par les trésors qu’elle nous montre, par la subtilité du passage du temps et de la transmission entre l’Orient et l’Europe entre 828, date où deux marchands vénitiens dérobèrent les reliques de saint Marc dans une église copte d’Alexandrie, et 1797 année où Napoléon entre en Egypte.
    Nous avons à admirer presque dix siècles d’échanges, de rencontres, d’influences et surtout d’intelligence et d’élégance.
    A l’époque, l’islam n’était pas politisé, il ne servait pas de drapeau à des idéologies totalitaires et intolérantes.
    A l’époque, Venise, la plus orientale des villes occidentales, a été le grand entrepôt centralisant les marchandises et les arts venant du monde islamique. C’était une « frontière liquide » ouverte, une passerelle, une charnière entre deux civilisations. Les religions étaient productrices d’art et non de conflits. Elles étaient des éléments de la spiritualité et de la compréhension du monde.
    Voir aujourd’hui ces tableaux, ces tapis, ces objets usuels, ces instruments de musique, ces manuscrits donne quelque peu le vertige, car on ne peut pas s’empêcher de se poser la question : comment le monde arabo-musulman a perdu toutes ces lumières ? Comment est-il aujourd’hui la proie de fanatiques, minoritaires certes, mais terrorisant la pensée libre, le doute, le dialogue ? Que s’est-il passé pour que ces échanges si riches se soient arrêtés, que cette liberté se soit noyée dans des discours de méfiance et même de haine ?
    Le premier Coran imprimé a été publié en 1537 à Venise. A l’époque Venise était pragmatique : pour survivre, elle sut s’imposer comme le principal partenaire commercial, politique et aussi religieux du Proche Orient. Il fallait réussir un bon équilibre entre le commerce et les deux religions. Tout en défendant la chrétienté, elle n’a jamais sous estimé ou maltraité le monde islamique. On voit dans cette exposition des œuvres magnifiques qui reflètent cette symbiose entre les deux mondes que ce soit dans les textiles ottomans utilisés pour confectionner des vêtements ecclésiastiques, des tapis persans placées dans les églises, les verres en cristal de Syrie etc.
    Le commerce a été un moteur essentiel pour le rapprochement des deux civilisations. Marco Polo avait montré le chemin. Les vénitiens partaient en nombre à Constantinople, à Damas, Alep, le Caire et Alexandrie. Aujourd’hui les choses ont changé et les moyens de communications se sont tellement développés qu’il n’y a plus de secret entre les pays et les peuples. A l’époque, le commerce doublé d’une diplomatie active a permis à l’art de voyager, d’être dans une dynamique d’échange et de respect. Ainsi l’apparition de pichets en verre émaillé et doré fabriqué à Venise à la fin du XIIIè siècle s’explique par le commerce du verre avec les Mamelouks. Il en est de même pour le travail du métal incrusté pour les céramiques bleu et blanc à Venise au XVè s.
    Reste la peinture à laquelle cette exposition donne une grande place. On connaît le portrait du sultan Mehmed II réalisé à Istanbul en 1479 par Gentile Bellini. C’est le peintre de cette rencontre Orient-Occident. Il sera suivi par Vittorio Carpaccio et Giovanni Mansueti.
    On sait aujourd’hui qu’on ne retrouvera plus ces liens intimes entre deux destins. L’Orient, surtout arabe, celui qu’on désigne par Proche ou Moyen, ne cesse de s’empêtrer dans des problèmes, des difficultés et des crises politiques et aussi culturelles. L’Occident est ailleurs, il ne regarde plus cette partie du monde car il sait qu’elle ne lui apportera plus les merveilles que par le passé il a pu connaître. Aujourd’hui, un simple discours du pape ou un article d’opinion négative sur l’islam provoque des colères inouïes, brutales. Rien ne va plus entre ces deux partenaires qui ont traversé les siècles dans une belle harmonie malgré les antagonismes et les péripéties de l’histoire.
    La visite de cette exposition peut rendre triste, en même temps elle peut susciter de l’espoir. Presque mille ans de collaboration heureuse et riche ne s’effacent pas des mémoires comme un souvenir léger. Cette exposition est une leçon magnifique pour ceux qui ne croient plus au dialogue des civilisations et qui n’ont à la bouche que les mots choc et conflit des civilisations. Il y a le temps des cultures et le temps des hommes. Le dialogue ne fait jamais de mal, mais le silence et les rancoeurs sont les deux alliés les plus sûrs de l’ignorance et par conséquent de l’intolérance.

    Tahar Ben Jelloun.

     

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