Révélations.Îlot Leila. Ce qui s'est vraiment passé

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par MATAPAYOS, 3 Avril 2006.

  1. MATAPAYOS

    MATAPAYOS Citoyen

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    Coulisses d’une crise diplomatique qui a failli tourner à la guerre avec l'Espagne


    Que savons-nous vraiment 4 ans après, de l'aventure de l'îlot Leila ? Pas grand-chose, si ce n'est que nous avons subi une sévère déculottée, que le gouvernement Aznar a agi avec mépris et brutalité, et… que c'était nous qui avions “commencé” en envoyant des soldats planter, sans crier gare, un drapeau marocain sur un rocher démilitarisé et plus ou moins apatride.

     
    Que cet îlot nous appartienne ou pas, là n'est pas la question. La vraie, la bonne question est : pourquoi autant de fureur et une crise diplomatique majeure, à cause d'un “petit rocher stupide”, selon l'expression de l'ancien secrétaire d'Etat américain Colin Powell ? À cette question, le livre d'Ignacio Cembrero apporte une foule de réponses - et pour tout dire, une foule de révélations. Son enquête fouillée nous permet de mieux comprendre l'arrogance (frisant parfois la bouffonnerie) des Espagnols, mais aussi l'incroyable amateurisme et l'atterrante mauvaise foi des Marocains.

    En plus des dessous d'une crise politique qui a été à deux doigts de tourner à l'affrontement militaire, l'enquête de Cembrero, dont TelQuel présente les bonnes feuilles, lève le voile sur le fonctionnement réel de notre diplomatie, à son plus haut niveau. Au début, on est partagé entre le fou rire et la consternation. Mais assez vite, c'est l'inquiétude qui prend le dessus. C'est donc ainsi, que nous gérons nos relations internationales ? Alors n'importe quoi peut nous arriver n'importe quand… Que Dieu - à défaut de nos dirigeants - nous protège.
    A.R.B


    “Là-bas, les gens n'ont pas à savoir que vous êtes de la Guardia Civil. Si vous approchez, ils tireront”. L'homme, un officier de la Marine Royale du Maroc habillé en civil, lance cet avertissement, dans un mauvais espagnol, à l'équipage d'un patrouilleur espagnol. Il imite le geste de tirer, comme s'il avait une arme à la main. Nous sommes le jeudi 11 juillet 2002, à midi, et la crise de Perejil vient de se déclencher. La nouvelle selon laquelle une poignée de Marocains (mokhaznis ou agents des Forces Auxiliaires) ont dressé une tente de campagne et hissé le drapeau de leur pays sur l'îlot se répand comme une traînée de poudre à travers les bureaux du gouvernement espagnol. Même si personne ne sait où se trouve exactement cet îlot, 
    et que beaucoup n'en ont même jamais entendu parler. Perejil, que les villageois marocains appellent Leila ou Tourah*, a une superficie de 13 hectares, et il est situé à 147 mètres de la côte marocaine et à 11 kilomètres à l'ouest de Sebta.

    Tandis que leurs soldats occupent l'îlot, les responsables marocains se défilent
    (…) Informé de l'incident quelques minutes après quinze heures, José María Aznar ne perd pas de temps. A dix huit heures, il convoque à la salle à manger de La Moncloa (NDLR : siège du gouvernement espagnol), une réunion d'urgence en présence de presque la moitié du gouvernement - qu'il vient juste de remanier - et d'une pléthore de conseillers. Ana Palacio, la nouvelle ministre des Affaires étrangères qui fait ses adieux à Bruxelles (son poste précédent), manque à l'appel. Vers 21h, Aznar réussit enfin à entrer en contact, par téléphone, avec le premier ministre marocain Abderrahman Youssoufi (…). “Ce que vous avez fait est un coup de force intolérable. J'exige une explication et le retrait de vos forces”, décroche le président du gouvernement, tout à trac, à son interlocuteur marocain. Youssoufi lui répond, en espagnol, qu'il ne sait pas de quoi il lui parle. (Mais il finit par lâcher :) “Le gouvernement n'a rien ordonné. Le fait, je le connais au même titre que toi, mais je n'ai pas plus d'explications à te donner”. “L'affaire est grave, et elle l'est d'autant plus que vous êtes incapables de réagir, juge Aznar, sentencieux. J'exige, d'ici demain, une explication et une rectification. Si vous le faites, nous oublierons l'incident. Mais croyez-moi, c'est une situation que le gouvernement espagnol ne saurait accepter”. Sur ce, il met fin à la conversation. Dans des déclarations ultérieures à l'auteur, Aznar rappellera que son interlocuteur prend alors congé, en promettant de lui donner une réponse le lendemain. Des années plus tard, “J'attends encore l'appel de Youssoufi”, assure Aznar…

    Le même soir, le directeur du Centre national d'intelligence (CNI), Jorge Dezcallar, a deux conversations avec son homologue marocain le général Ahmed Harchi, chef de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service d'espionnage du Maroc. Répondant au premier appel de Madrid, Harchi assure qu'il ne sait rien de l'affaire. Mais au deuxième appel, il admet que ce qui arrive à Perejil est “quelque peu intentionnel” et que le ministère des Affaires Etrangères marocain est au courant. “Ahmed, si ce que tu me dis est la vérité, nous avons une crise sérieuse sur les bras”, lui répond Dezcallar, atterré.

    Les réactions à la dérobée de Youssoufi et (encore plus) de Harchi réduisent à néant, ou presque, l'explication officielle marocaine qui parviendra dans la matinée du lendemain à travers l'agence de presse MAP : “Le Maroc a installé un poste de surveillance dans l'îlot de Leila”, dit la dépêche. Une initiative qui, d'après des sources du ministère des Affaires étrangères, “s'inscrit dans la cadre de la campagne antiterroriste et contre l'émigration clandestine menée par les autorités marocaines”. “Leila, poursuit la dépêche, est située à l'intérieur des eaux territoriales du royaume […]. L'îlot a été libéré en 1956, à l'occasion de la fin du protectorat espagnol sur la zone nord du royaume. Depuis lors, des forces de sécurité se déploient [dessus] à chaque fois que nécessaire”.

    Quand Ana Palacio réussit enfin à parler avec Benaïssa, ce dernier lui assure que les autorités marocaines sont en train de poursuivre des terroristes islamistes dans le détroit de Gibraltar, et finit par comparer l'intervention marocaine à Leila à l'opération nord-américaine “Liberté Durable” en Afghanistan, en 2001. Palacio n'accorde aucun crédit à ce que lui dit son homologue. “Ne me répétez plus ce que vous venez de me dire”, lui lance-t-elle au téléphone, d'après le souvenir de l'un de ses collaborateurs. Et d'ajouter : “Dites-moi des choses sérieuses”. Un silence s'installe, puis la ministre conclut : “Si quelque chose de grave se passe à Perejil, dites-le nous, nous nous en chargerons”. A l'issue de ce premier contact téléphonique, Palacio a déjà perdu tout respect pour Benaïssa. Désormais, elle essayera d'entrer en contact avec le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères Taïeb Fassi-Fihri.

    Les historiens sont formels : Tourah n'a rien d'espagnol. Pourtant, Madrid évoque la “légitime défense”…Malgré la première réaction tranchante d'Aznar, Leila est une affaire juridiquement gênante pour la diplomatie espagnole. L'Espagne, en effet, manque de titres pour démontrer sa souveraineté sur l'îlot. Après avoir passé en revue tous les traités entre l'Espagne et le Maroc ou entre d'autres puissances, l'historienne Maria Rosa de Madariaga affirme : “Il s'avère évident que l'île de Perejil ne faisait pas partie des places de souveraineté espagnoles, mais du protectorat - de telle sorte que lorsque le Maroc obtint l'indépendance en 1956, l'îlot devint une partie du nouvel Etat” (…). Le 5 janvier 1987, alors que le statut d'autonomie de Sebta était en cours de préparation, Rabat a remis une note au gouvernement socialiste espagnol demandant que Leila, ainsi que le rocher de Badis, soient exclus de la municipalité de la ville. Huit ans plus tard, en mars 1995, les statuts ont été approuvés avec l'accord du Parti Populaire (qui était alors dans l'opposition) sans que les deux rochers n'y figurent (…). Et pour terminer, deux cartes du service géographique de l'armée, éditées en 1988 et en 1994, attribuaient l'îlot au Maroc, sous deux noms : Marsa Tourah et Yezina Mâadnus (El País, 20 juin 2002).

    Toutes ces ambiguïtés expliquent que, dans la note de protestation remise par les Affaires étrangères espagnoles à l'ambassade du Maroc à Madrid, le jeudi même dans la nuit, la diplomatie espagnole ne revendique pas la souveraineté sur Leila, mais réclame uniquement “le rétablissement de la situation antérieure à ces faits”, suivi du départ de la petite force marocaine installée sur place. “Le gouvernement espagnol refuse ces faits, qui impliquent une modification du statut quo actuel”. A savoir : l'utilisation conjointe de l'îlot, sans présence permanente des forces d'aucun des deux Etats. Autrement dit, l'Espagne ne revendique, à aucun moment, sa souveraineté. D'où la surprise quand elle invoquera, plus tard, la “légitime défense” pour justifier l'usage de la force contre les occupants de l'îlot.

    Le lundi suivant, Benaïssa et Fassi-Fihri convoqueront l'ambassadeur d'Espagne à Rabat, Fernando Arias-Salgado, et lui demanderont de prendre note de leur réponse au message espagnol. Le recevant conjointement, ils lui expliqueront que l'installation de sentinelles à Leila n'a aucun rapport avec la revendication sur Sebta et Melilia - que le Maroc, du reste, maintient. Ils insisteront sur le fait qu'il ne s'agit que d'une opération contre la contrebande. “Vous, vous affirmez qu'il n'y a aucune relation, leur répondra l'ambassadeur. Mais politiquement, c'est difficile à croire”. La réponse marocaine parlera de “villes occupées” par l'Espagne, ce qui poussera certains diplomates espagnols à proposer de la rejeter. Mais Ana Palacio l'acceptera.

    Aznar pense tout de suite à une riposte armée et torpille toutes les solutions diplomatiquesBien avant ces péripéties diplomatiques, jeudi 11 juillet vers 22 heures, Aznar reçoit en aparté dans son bureau, à l'issue de la réunion de la Moncloa, le ministre de la Défense Federico Trillo. Il lui demande d'activer le “point deux”, qui figure dans un document que le ministre lui avait remis en arrivant au siège de la présidence du gouvernement. Ce point consiste à préparer une opération militaire pour déloger les Marocains de l'îlot. Trillo revient à son ministère, où l'attend le comité des chefs de la défense ainsi que de nombreux hauts responsables. À l'aube du vendredi, les contours de la future opération sont déjà dessinés : l'usage des scaphandriers de combat étant écarté à cause du relief accidenté de Leila, ce sont des groupes des opérations spéciales de l'armée de terre qui prendront par surprise l'îlot, à bord d'hélicoptères équipés de mitrailleuses lourdes. L'opération est baptisée Romeo Sierra. La même nuit, les patrouilleurs Izaro, Candido Pérez et (plus tard) Laya, les frégates Numancia et Navara ainsi que le sous-marin Tramontana, commencent à se concentrer aux alentours de l'îlot. Près du port de Melilia, on exhibe aussi le patrouilleur Dragonera et la corvette Cazadora.

    (…) Le soir du 12 juillet, Aznar a un échange plutôt tendu avec le chef d'Etat Major de la défense, l'Amiral Antonio Moreno. L'Amiral, en effet, se montre partisan de la recherche d'une solution diplomatique à un problème qui, selon lui, est politique et non militaire. “Ecoutez, Amiral, lui répond Aznar, les Marocains ont fait quelque chose d'illégal. Il est certain que pour nous, Perejil a une valeur symbolique. Pour nous, et pour eux aussi, c'est vrai. Mais si nous ne réagissons pas, ce sera interprété comme de la faiblesse, et nous ne savons pas quel sera le prochain pas qu'ils franchiront”. “Un jour viendra, ajoute le président, où nous serons comme les britanniques : un pays sérieux à qui on ne fait pas ce genre de coups”. Trillo, lui, applaudit sotto voce. Il insistera même, quelques jours plus tard : “Oui, nous devons avoir des relations amicales avec nos voisins. Mais quand on a pour voisin une autocratie, c'est-à-dire un gouvernement non démocratique, il faut savoir lui mettre des freins”.

    (…Même s’il penche pour la solution militaire, Aznar examine brièvement la voie diplomatique. Pour ce faire, il envisage de) faire appel à Miguel Angel Moratinos, qui compte de grands amis parmi les dirigeants marocains, et avec lequel il entretient à l’époque une bonne relation personnelle. Le 14 juillet, Ramon Gil Casares, directeur du département international de La Moncloa, appelle par téléphone (et sort de son lit) Moratinos, qui n'est alors que l'envoyé de l'Union Européenne au Proche Orient, et qui se trouve à New York. Il lui dit que le président désire qu'il aille rapidement à Rabat pour sonder les issues possibles. L'émissaire est d'emblée d'accord, mais il demande à son interlocuteur de lui accorder quelques heures : avant d'entreprendre le voyage, il doit d'abord assister à une réunion avec (entre autres) Colin Powell, Kofi Annan et Javier Solana. Le soir du 14 juillet, Moratinos appelle Gil Casares pour lui expliquer son plan de vol. Mais son interlocuteur le remercie au nom d’Aznar, et lui fait comprendre que son intervention n'est plus urgente. Cet épisode, que les anciens collaborateurs de l'envoyé européen racontent avec force détails, ne semble avoir laissé aucune trace chez les anciens locataires de La Moncloa. Aujourd'hui, tous affirment n'en garder aucun souvenir (…)

    (…Pour évacuer Leila), le président et ses ministres ont d'abord écarté diverses propositions. L'une des plus aimables consistait à installer un détachement de gardes civils à l'autre pointe de l'îlot, pour souligner ainsi son utilisation partagée avec le Maroc. Une autre proposition, un peu plus énergique, passait par l’instauration d’un blocus naval de Leila, empêchant le ravitaillement de ses occupants. Quant au directeur général de la Guardia Civil, Santiago Lopez Valdivielso, il a suggéré de confier la récupération de l'îlot aux Groupes d'Action Rurale (GAR) de l'institut armé. (…) Cette solution aurait eu, surtout, l'avantage de ne pas humilier autant le roi Mohammed VI. Mais elle n'a pas été adoptée, sans doute parce qu'on a voulu lui infliger le plus grand affront possible…

    À partir du 12 juillet, le déploiement militaire espagnol induit Rabat à penser que l'Espagne penche pour l'option militaire à grande échelle. Au ministère de la Défense, on redoute, en plus, que les services d'espionnage français n'informent les Marocains en détail des préparatifs espagnols. (…) Publiquement, en tout cas, l'Espagne nie toute intention belliqueuse. Le dimanche 14 juillet, Ana Palacio écarte le recours à la force, “parce qu'on sait où ça commence, mais pas où ça se termine”…

    Mais Mohammed VI n'arrive pas à croire ces paroles d'apaisement. Il donne ses instructions à Fadel Benyaich, son ami du collège royal et conseiller pour les sujets espagnols (sa mère est originaire de Grenade) pour qu'il s'informe sur les intentions d’Aznar. Benyaich demande alors à l'ambassadeur Arias-Salgado de lui rendre visite chez lui, le mardi 16 juillet. “Je lui ai demandé si des préparatifs militaires était en cours, et il a appelé Gil Casares devant moi”, se souvient Benyaich dans des déclarations à l'auteur. Casares, qui ramassait ses papiers à La Moncloa pour prendre en charge le Secrétariat d'Etat à la politique étrangère, répond qu'il n’en sait rien, mais qu'il va poser la question tout de suite au président. Quelques instants plus tard, il rappelle Arias-Salgado : “Le président me dit qu'il n'y a rien de tout cela”, affirme-t-il à l'ambassadeur, qui transmet instantanément la réponse à Benyaich. La démarche marocaine est d'une naïveté époustouflante…

    À quelques heures de l'attaque, l'ambassadeur espagnol quitte Rabat par la route, en catastropheCette nuit-là, Arias-Salgado dîne tôt. Il est en train de revoir ses notes dans sa résidence de Rabat lorsque, peu après vingt heures (vingt deux heures à Madrid), Ana Palacio l'appelle. “C'est décidé, il faut que tu rentres au ministère”, lui dit-elle sans autres explications. L'ambassadeur demande s'il peut prendre le premier vol du matin suivant, mais la ministre lui répond : “non, tu dois quitter le Maroc cette nuit même”. L'ambassadeur doit se rendre à Sebta, en voiture et sans tarder. Peu après, le téléphone sonne à nouveau. C'est Gil Casares, qui explique à l'ambassadeur que son retour à Madrid est un rappel pour consultation sine die - tout comme le rappel par le Maroc, quelques mois plus tôt, de son ambassadeur à Madrid.

    Arias-Salgado donne l'ordre d'ouvrir l'ambassade, rédige la note écrite qu'il envoie la nuit même à Ali Benbouchta, directeur du protocole du ministère marocain des Affaires étrangères, et prend le chemin de Sebta. En route, il entend à la radio le communiqué de son ministère diffusé sur les stations espagnoles : “suite à de multiples démarches diplomatiques aux résultats infructueux, menées ces derniers jours, le gouvernement a décidé de rappeler pour consultations, avec caractère indéfini, l'ambassadeur d'Espagne au Maroc”. “Quand nous apprîmes que l'ambassadeur s'en allait, nous imaginâmes tous ce qui allait se passer par la suite”, se souvient un diplomate espagnol en poste alors à Rabat.

    Les Marocains aussi l'ont deviné. Vers deux heures du matin, la Mercedes de l'ambassadeur arrive à Tétouan. La police marocaine, qui la suit à la trace, signale au wali Mohamed Gherrabi que la voiture diplomatique, à laquelle s'est joint le consul d'Espagne à Tétouan, est en train de traverser l'ancienne capitale du protectorat espagnol et se dirige vers Sebta. “J'ai redouté qu'en quelques heures, des étincelles jaillissent”, se souvient Gherrabi. Le wali se demande, surtout, si Rabat va maintenir l'excursion des journalistes marocains et étrangers à l'îlot, prévue le même jour, et dont lui-même doit s'occuper.

    Interprété à Madrid comme une provocation, ce voyage journalistique à Leila est l'un des éléments qui décident Aznar à donner le feu vert à l'opération Romeo Sierra. De plus, Trillo fait pression pour obtenir l’accord d’Aznar. Dès qu’il le décroche, il se précipite au ministère de la Défense pour donner les instructions adéquates. Le mardi à 18h15, les unités des opérations spéciales quittent la base de Rabassa (Alicante) en direction d'El Copero (Séville) (…). A 23h15, à la Moncloa, le président confirme l'ordre, en présence des vice-présidents et des ministres de l'Intérieur, des Affaires étrangères et de la Défense.

    Pendant que la voiture de l'ambassadeur se fraie un chemin sur les routes étroites du nord du Maroc, Ana Palacio et Mohamed Benaïssa s'efforcent, au téléphone, de mener les négociations jusqu'au bout. Reconstituer les dernières heures de ces conversations nocturnes est chose difficile, parce que sur certains points essentiels, les versions espagnole et marocaine divergent radicalement. Il semblerait que Benaïssa ait proposé à son homologue que les Espagnols s'installent aussi sur l'îlot, qui se retrouverait de la sorte partagé. Ana Palacio, elle, aurait insisté pour que les Marocains se retirent en premier, avant que les gardes civils et les gendarmes marocains ne reviennent ensemble sur l'îlot.

    L'Espagne adresse un ultimatum au Maroc… mais Benaïssa refuse de réveiller le roiPalacio finit par adresser au Maroc un ultimatum, qui expire le mercredi 17 juillet à quatre heures du matin. Elle avertit que si les Marocains ne se retirent pas de l'îlot dans ce délai, ils devront en subir les conséquences. A cet instant, la ministre sait que les bérets verts ont prévu de donner l'assaut deux heures plus tard - mais elle n'en informe pas son homologue marocain. Lequel lui répond qu'il y aura “un retrait marocain tout au long de la journée du mercredi 17”.

    La ministre soupçonne Benaïssa de chercher à gagner du temps dans l'objectif de faire débarquer sur l'îlot, la journée du mercredi, un bataillon de journalistes encadrés par des fonctionnaires du ministère de la Communication - ce qui rendrait impossible la prise de l'îlot par la force. Elle insiste sur le fait que l'ultimatum expire à quatre heures du matin. Benaïssa finit par céder. “Je dois être certaine que le roi l'accepte”, répond Palacio. “Croyez-vous que je puisse réveiller le roi à cette heure-ci ?”, lui demande Benaïssa. “Evidemment que oui !”, affirme Palacio sans hésitation. Mais Benaïssa ne sortira pas Mohammed VI de son lit. Et l'Espagne utilisera la force pour imposer le retour du statu quo à Leila.
    Selon la version espagnole, Benaïssa, accompagné de Fassi-Fihri, donne ses derniers appels téléphoniques depuis l'ambassade des Etats-Unis à Rabat. Que faisaient les deux ministres là, à l'aube du mercredi ? Les fonctionnaires espagnols qui ont passé cette nuit-là éveillés avancent cette explication : Benaïssa et Fassi-Fihri auraient essayé de convaincre l'ambassadrice américaine Margaret Tutwiler de leur disposition à évacuer l'îlot ce jour même - et lui auraient demandé, en échange, d'arrêter l'ultimatum espagnol.

    Dans des déclarations à l'auteur, Fassi-Fihri a donné une autre version des évènements. Cette nuit du mercredi, affirme-t-il, Benaïssa et lui quittent la résidence royale à une heure et quart du matin. Ils y avaient participé à une session de travail avec le roi et un autre Secrétaire d'Etat : celui de l'Intérieur, Fouad Ali El Himma, ami intime du monarque. “Lors de cette réunion, la décision a été prise de retirer les éléments marocains de l'îlot le mercredi 17 en fin de matinée”, affirme Fassi-Fihri. “Sa Majesté a suivi pas à pas l'évolution de cette affaire”, ajoute-t-il. El Himma est demeuré toute cette nuit à ses côtés, dans la résidence, où les deux hommes ont été mis au courant de l'évolution des événements. Par conséquent, il n'y avait nul besoin de réveiller le souverain.

    “En sortant de la résidence royale, nous sommes allés directement à la demeure de l'Ambassadrice des Etats Unis, Madame Margaret Tutwiler”, poursuit Fassi-Fihri. Il leur semblait grossier de demander à une dame de se déplacer au Ministère des Affaires étrangères, à une heure pareille. La visite avait pour but “de l'informer de la décision marocaine” de se retirer. “A la sortie de l'ambassade, Mohamed Benaïssa a appelé Ana Palacio depuis la voiture, pour lui confirmer que la décision d'évacuer l'îlot était prise”, ajoute Fassi-Fihri. D'après des sources du ministère de l'Intérieur marocain, Benaïssa aurait décroché son téléphone juste après avoir franchi la porte de l'ambassade, et le CNI, qui suivait ses mouvements à la trace, se serait trompé en indiquant qu'il parlait de l'intérieur de l'enceinte diplomatique. A peine quelques minutes plus tard, le portable de Benaïssa a sonné de nouveau. “C'était Palacio qui l'appelait pour exiger le retrait immédiat”, affirme Fassi-Fihri. “Je veux l'évacuation tout de suite”, aurait dit la ministre espagnole à son homologue. “A notre avis, en dépit du fait que nous soyons parvenus à un accord politique, les autorités espagnoles avaient décidé de donner le feu vert à l'action militaire”, conclut-t-il. Quoiqu'il en soit et malgré les divergences, les versions espagnole et marocaine s'accordent sur un fait : l'accord était à portée de main.

    Une énorme opération militaire… contre 6 soldats marocains qui se rendent sans résistance
    Quelques minutes après quatre heures du matin, les six hélicoptères des opérations spéciales décollent d'El Copero en direction de Facinas, une bourgade située sur le flanc du mont Fate. A six heures, ils traversèrent le détroit. Dix-huit minutes plus tard, trois hélicoptères Cougar, avec à bord 21 bérets verts et 3 membres des opérations spéciales de l'armée, s'immobilisent à la verticale de l'îlot, sans toucher terre, malgré un vent soufflant à 35 n½uds. Il fait encore nuit noire quand les soldats commencent à dévaler une échelle amovible. Pendant qu'ils descendent, trois autres hélicoptères HU-10 tournent en rond autour de l'îlot pour protéger les assaillants. Selon l'un de ces derniers, l'ordre de se rendre est intimé en même temps aux soldats marocains, en arabe, français et espagnol, par le biais d'un équipement de sonorisation. Toujours en même temps, à Moron, des chasseurs bombardiers F-18 sont en alerte, en cas de nécessité d'intervention.

    Depuis le Centre spécial des communications et opérations de défense, au ministère de la Défense, Trillo et ses collaborateurs suivent l'assaut. Un rapporteur leur en fait le récit détaillé depuis le vaisseau Castilla, en plein détroit, où se trouve le centre de commandement des opérations. Le ministre est spécialement préoccupé par le patrouilleur marocain, la seule unité capable d'abattre un hélicoptère. Mais les informations qu'il reçoit sont rassurantes : on lui signale qu'il est immobile, à quelques 640 mètres au nord de Leila, et qu'il n'a pas découvert son artillerie. En outre, ses communications radio ont été interceptées : il a avisé sa base de Tanger de l'irruption des hélicoptères espagnols, mais n'a reçu aucune instruction en retour.

    Lorsque Trillo l'appelle pour lui annoncer que les unités viennent de prendre pied dans la partie la plus élevée de l'île, Aznar demande, lui aussi, des nouvelles du navire marocain. “Oui, le patrouilleur marocain se trouve dans la zone, répond le ministre au président, mais il n'a réalisé aucun mouvement offensif ou défensif”. Quelque temps plus tard, il met le cap sur le nord-est, s'éloignant davantage de Leila, toujours sous la surveillance d'une paire de patrouilleurs espagnols. Une fois l'opération terminée, il se retire dans sa base tangéroise. Pendant ce temps, équipés de fusils de précision Accuray et de gilets anti-fragments (…), les bérets verts ratissent la partie haute de l'îlot sans tomber sur âme qui vive. Ils retirent le drapeau marocain qui flotte tout en haut, toujours sans enregistrer la moindre réaction, puis commencent leur descente, et se dirigent vers la tente de campagne d'où personne n'est sorti pour les affronter. Il est sept heures et six minutes, et déjà, les premiers rayons de soleil illuminent Perejil.

    Le président a préféré, lui, rester à La Moncloa, sans vouloir y installer un dispositif spécial de suivi. Mais il s'impatiente et se plaint parce que Trillo tarde à l'appeler. Finalement, Aznar prend l'initiative de décrocher le téléphone, et pose une question qui déstabilise son ministre. “Le président veut savoir si notre drapeau a été hissé”, demande Trillo à ses généraux (…)

    À 7h29, trois soldats marocains sortent de la tente et se livrent aux espagnols. Placés à des postes de surveillance, deux autres font la même chose, les bras levés. Ils sont rapidement imités par le dernier soldat marocain, placé à un troisième poste d'observation. Ils n'étaient que six. Sur l'îlot, il n'y a plus aucun autre ennemi.

    Cette fois, Trillo devance l'appel d'Aznar pour lui annoncer la bonne nouvelle. Vingt minutes plus tard, après avoir pris contact avec le sous-groupe tactique de la Légion pour se faire remplacer à Leila avec un effectif de 75 légionnaires, les bérets verts mettent fin à la vérification de l'îlot, et se préparent à transférer les prisonniers à Sebta. “L'île est sous drapeau espagnol, et sous contrôle, conclut le rapporteur depuis le vaisseau le Castilla. Nous confirmons qu'il n'a pas été nécessaire de tirer un seul coup de feu”. Seul “dommage” : un caporal chef s'est fait une entorse au genou en sautant de l'hélicoptère. A 7h59, Trillo appelle Aznar : “Mission accomplie, président”. Puis il ajoute avec solennité : “Le drapeau espagnol flotte sur Perejil”.

    Après avoir pris congé d'Aznar, le ministre de la Défense s'adresse pompeusement à ceux qui l'entourent au centre des communications : “Messieurs, le président du gouvernement me demande de vous transmettre à tous sa fierté pour l'excellent travail réalisé. Je partage son sentiment. Le peuple espagnol peut se sentir rassuré par le travail accompli par ses forces armées, qui se sont montrées - et il ne pouvait en être autrement - à la hauteur des circonstances. Au nom du président du gouvernement, félicitations à tous !”. L'émotion tenaille tellement Trillo que, voulant pousser un retentissant cri de joie, il lâche un “Viva España” presque inaudible. Puis le ministre demande à assister à la messe dans la nouvelle chapelle du ministère. L'aumônier lit quelques versets du chapitre 10 du Livre d'Isaïe : “Ainsi dit le Seigneur, malheur à l'Assyrien, verge de ma colère ! La verge dans sa main, c'est l'instrument de ma fureur. Je l'ai lâché contre une nation impie, Je l'ai fait marcher contre le peuple de mon courroux, pour qu'il se livre au pillage et fasse du butin, pour qu'il le foule aux pieds comme la boue des rues”. C'est probablement inspiré par cette lecture que le ministre commence à préparer son allocution au Congrès, prévue le matin même, et qui passera à la postérité. Le récit de l'assaut y commencera par cette phrase : “A l'aube, et avec un vent fort soufflant du levant…”.

    À chaque fois que j'en ai eu l'occasion, j'ai demandé à certains des plus hauts responsables marocains pourquoi leurs soldats et leur patrouilleur n'ont pas réagi à l'attaque espagnole. Invariablement, ils haussaient les épaules : “devant la démonstration de force espagnole, nous n'avions rien à faire”. Puis un haut responsable a fini par m'avouer, un jour, que ses hommes à Leila avaient reçu l'ordre de ne pas résister à l'ennemi. Ce qui n'empêche pas Trillo, à ce jour, de manifester sa mauvaise humeur quand on se moque de l'assaut devant lui…

    Le dialogue rompu avec Rabat, Madrid sollicite la médiation de Washington

    Le mercredi 17 juillet, après la défaite, le Maroc est un pays sonné et humilié (…). Ce jour-là, Mohammed VI préside un conseil des ministres extraordinaire, qui s'achève par la publication d'un communiqué comparant “l'occupation espagnole” de l'îlot à une “déclaration de guerre”, et exigeant le “retrait immédiat et sans conditions” des troupes espagnoles. Mais en même temps, Benaïssa laisse entendre clairement que “si l'Espagne quitte (Leila) avec ses troupes et ses symboles”, il sera fait honneur à l'accord passé la veille. Autrement dit, le royaume ne renverra pas ses soldats sur le petit rocher.

    Au cours de ce même conseil des ministres, Mohamed Elyazghi, le numéro 2 des socialistes marocains, se plaint au souverain, avec amertume, de l'ignorance dans laquelle a été tenu le gouvernement au sujet du conflit avec l'Espagne - ces sont des sources du parti socialiste qui le rapportent. Deux ministres “de souveraineté”, parmi ceux que le monarque nomme directement, celui des Affaires islamiques Abdelkbir Alaoui Mdaghri et celui des Affaires étrangères Mohamed Benaïssa, s'empressent de répliquer à Elyazghi que la politique étrangère est du ressort du roi, et que celui-ci “fournit l'information adéquate à travers les canaux établis”.

    Au sortir du Conseil des ministres, Benaïssa, comme en général tous ceux qui, au Maroc, ont une parcelle du vrai pouvoir, cessent de répondre aux appels téléphoniques provenant de l'Espagne. C'est pourquoi il est impossible de négocier directement avec les autorités marocaines le retour au fameux statu quo dans l'îlot et le départ des légionnaires. Aznar recommande alors à Palacio de convaincre le secrétaire d'Etat américain Colin Powell d'agir en tant que médiateur. “Tu dois résoudre mon problème”, lui demande Palacio le jeudi 18 juillet, d'après les révélations faites par Powell dans l'interview qu'il accordera à la revue américaine GQ, en mai 2004. Dès le lendemain, le Département d'Etat remet aux Espagnols et aux Marocains le brouillon de son premier texte. Celui-ci indique que la signature de l'accord avec le Maroc doit se faire “immédiatement”. Mais Palacio notifie à Powell que “cette formule n'est pas bonne”, et lui demande : “Pouvez vous proposer qu'il soit signé à une date précise ?”. “Quelle est la différence ?”, interroge, surpris, le Secrétaire d'Etat américain. “C'est un problème culturel”, affirme Palacio, laissant entendre que pour les Marocains, l'immédiateté pourrait se prolonger…

    Powell finit par intégrer, à sa manière, la suggestion espagnole. Mais il est exaspéré de devoir consacrer autant de temps à ce qu'il appellera par la suite dans GQ “un petit rocher stupide”. “Est-ce que tu te rends compte que le secrétaire d'Etat des Etats-Unis ne s’occupe, depuis 24 heures, que d’un petit rocher que nous avons eu de la peine à localiser sur les cartes ?” lui demanda-t-il irrité, d'après le souvenir de Palacio. Et cette dernière de lui répondre, imperturbable : “Ce serait pareil si tu me disais que tu t’y consacres depuis 36 heures”. Plus tard, l'ancienne ministre affirmera à l'auteur que “Powell a fait un travail extraordinaire”. Le Secrétaire d'Etat américain avouera à GQ, pour sa part, qu'Ana Palacio est “l'une de (ses) meilleures amies”. Au cours de ce week-end, ils se sont parlé une bonne dizaine de fois…

    Powell, avec son brouillon, rencontre aussi des difficultés du côté marocain, d'après ce qu'il racontera par la suite à ses interlocuteurs espagnols. Benaïssa lui répète en effet que seul le roi peut donner son accord à sa proposition… mais que le roi ne peut pas répondre au téléphone parce qu'il est en voyage et n'a pas l'habitude de recevoir des appels téléphoniques délicats dans sa voiture. Le secrétaire d'État perd patience. D'après ses révélations ultérieures à GQ, il avertit Benaïssa qu'il dispose de dix minutes pour le mettre en contact avec le roi - à défaut de quoi, menace-t-il, il ira jouer avec ses petits enfants pendant le week-end, “et les espagnols ne quitteront pas l'île”. Mohammed VI finit par décrocher son téléphone et donne son feu vert. “C'est une histoire ridicule, mais elle illustre bien des choses”, conclut l'ancien chef de la diplomatie américaine…

    L'Espagne et le Maroc, dit la lettre de Powell à laquelle les deux pays souscrivent, sont d'accord pour “rétablir et maintenir la situation de l'île, telle qu'elle était avant juillet 2002”, ce qui entraîne le “retrait et le départ des forces militaires ou des fonctionnaires de l'État, avec ou sans uniformes, et le retrait et la disparition des postes militaires, drapeaux et autres symboles de souveraineté”. L'accord, précise le secrétaire d'État, entrera en vigueur le samedi 20 juillet 2002 à 16h00, heure de Washington, 20h00 à Rabat et 22h00 à Madrid. Ce samedi-là, alors que les légionnaires espagnols se retirent de l'îlot, le ministère marocain des Affaires étrangères diffuse un communiqué stupéfiant, qui attribue (le mérite) de l'évacuation espagnole aux “contacts couronnés de succès que Sa Majesté le roi Mohammed VI, que Dieu le garde, a eu avec l'administration américaine”…

    À Rabat, Ana Palacio cumule les petites vexations… mais obtient exactement ce qu'elle voulaitLe lundi 22 juillet, Palacio effectue son premier voyage en tant que ministre à Rabat, pour ratifier le résultat de la médiation de Powell avec Benaïssa. Elle sait que l'accueil va être froid, mais n'est disposée à tolérer aucune grossièreté. (… A Rabat), seul Ali Benbouchta, le chef du protocole au ministère des Affaires étrangères, l'attend à l'aéroport. En chemin, Palacio fait un arrêt à l'ambassade, pour saluer le personnel. “Quelle mine vais-je devoir prendre avec mes interlocuteurs dans quelques instants ?”, leur demande-t-elle. “Soyez naturelle, Madame la ministre”, lui répondit un diplomate qui la connaît intimement… et qui sait qu'elle est d'un naturel sévère.

    Les deux ministres marocains des Affaires étrangères ne l'attendent pas non plus sur le seuil de leur ministère. Ce n'est qu'en sortant de l'ascenseur, à “l'étage noble” de l'édifice, que Palacio rencontre enfin Benaïssa et Fassi-Fihri. Pendant les quatre heures de réunion qui s'ensuivent, la mauvaise opinion qu'a Palacio de son alter ego marocain se confirme. Alors que l'unique objet du rendez-vous était de signer un accord qui ratifiait la lettre de Powell, “il a essayé de ne pas s'en tenir à l'agenda convenu et de mettre d'autres sujets sur la table”, se souvient un membre de la délégation espagnole. Benaïssa se lève aussi de temps en temps, probablement pour rendre compte au roi, par téléphone, du déroulement de la réunion. A trois reprises, Palacio fait des reproches à son homologue. Et quand le ministre marocain propose d'interrompre la discussion pour déjeuner, elle lui rétorque : “Nous, les Espagnols, nous partageons avec les Marocains les symboles de la table et de la nappe. J'espère que nous parviendrons à un accord, et si c'est le cas, nous le fêterons ensemble”. L'ambiance ne se détend qu'après la conclusion de l'accord. A quatre heures de l'après-midi, les deux délégations déjeunent enfin ensemble. La diplomatie reprend ses droits, dans une profusion d'éloges de la gastronomie méditerranéenne…

    Les deux ministres ont soussigné un document dans lequel ils “confirment légalement l'accord qui rétablit et maintient la situation qui existait dans l'îlot de Tourah/Perejil avant juillet 2002, de la façon interprétée par le secrétaire d'Etat”. Dans le même document, on peut lire que “les comportements des deux parties dans ce cadre ne préjugent pas de leurs positions respectives concernant le statut de l'île”. Même si cela n'apparaît pas dans le texte, Palacio quitte Rabat convaincue que les ambassadeurs marocain et espagnol allaient réintégrer leurs postes respectifs en même temps, en septembre 2002. Ils ne le feront que début février 2003…

    Le dénouement du contentieux, finalement, est exactement celui que voulait le gouvernement espagnol. Aznar jubile quand on lui rapporte que ses alliés et voisins sont maintenant conscients du fait que, avec la France, l'Espagne est l'unique puissance de la Méditerranée occidentale capable de projeter ses forces au-delà de ses frontières. Son plaisir n'est pas partagé par les plus hautes autorités marocaines. “Nous ne sommes pas contents du résultat”, admettra dans une conversation avec l'auteur Taïeb Fassi-Fihri, l'homme qui tient véritablement les rênes de la politique étrangère marocaine. “Pour nous, c'est une solution provisoire”, affirme-t-il (…).

    4 ans plus tard, on ne sait toujours pas pourquoi le Maroc a déclenché cette crise
    Presque quatre ans après cet incident, Fassi-Fihri demeure accroché à la version officielle, à savoir la nécessité, pour les Marocains, d'installer un poste de surveillance à Leila. “Croyez-moi, la lutte contre les trafics délictueux de toutes sortes est l'unique explication de la présence marocaine dans l'îlot”, a-t-il affirmé à l'auteur. Peu de Marocains accordent du crédit à cette explication officielle. C'était une “tentative de forcer l'Espagne à changer d'attitude vis-à-vis du Maroc, surtout en ce qui concerne le Sahara Occidental”, affirmera à El País Mohamed Darif, professeur de sciences politiques à l'Université de Mohammedia.


    “Depuis Rabat, on a voulu ouvrir brusquement la boîte de tous les contentieux avec l'Espagne, surtout depuis que Madrid est en position d'obtenir satisfaction concernant sa revendication sur Gibraltar”, déclarera au même journal le peintre et écrivain Mahi Binebine. “Une bonne partie de la classe politique s'interroge toujours, en cachette, sur qui a pris la décision de débarquer sur l'îlot et pourquoi”, indiquera, pour sa part, le professeur de relations internationales Abdelatif Housni…

    Côté espagnol, on continue à faire toutes sortes de spéculations sur les motivations qui ont poussé les dirigeants marocains à prendre une telle initiative. On soupçonne que le roi s'est laissé offrir un cadeau empoisonné pour son mariage (NDLR : qui intervenait pratiquement au moment de la crise). De nombreux diplomates estiment toujours que Rabat voulait créer une situation de fait qui déboucherait sur une négociation avec l'Espagne ou, encore mieux, sur un arbitrage international qui aurait probablement donné raison au Maroc, vu que l'Espagne ne possédait presque pas de titres lui permettant de revendiquer Leila. A partir de là, la revendication marocaine sur les villes autonomes de Sebta et Melilia aurait pu reprendre avec plus de force…

    Quant au CNI, il soutient qu'il ne s'agissait que d'un mouvement d'humeur marocain en réaction au déploiement, au cours des premiers jours de juillet, de quatre corvettes, un vaisseau de débarquement de la marine et un hélicoptère de l'armée autour du rocher d’Al Hoceima, à moins de 600 mètres de la plage de la ville. Cette man½uvre navale spectaculaire avait offensé la population locale et suscité la protestation de Benaïssa, qui avait convoqué l'ambassadeur Arias-Salgado le 3 juillet. Réunis à Cabo Negro, le roi et son cercle le plus intime auraient voulu donner une leçon aux Espagnols pour leur insolente démonstration de force dans la baie d'Al Hoceima. (…) Curieusement, Larbi Messari, ancien porte-parole du gouvernement marocain et dirigeant du parti nationaliste de l'Istiqlal, partage la même thèse. “Par le biais d'une protestation à travers les canaux diplomatiques, le Maroc avait attiré l'attention sur le caractère dangereux de la provocation espagnole à Al Hoceima, a-t-il rappelé en 2003 au cours d'une conférence à Miraflores de la Sierra. C'est ce qui a causé l'épisode de Leila”.

    L'année suivante, en 2004, le Club Kayak de Sebta a inclu, à nouveau, le fameux îlot dans ses circuits d'aventures. “La traversée de Perejil, précise le catalogue, consiste en une excursion en pirogue avec la possibilité de découvrir des tortues de mer”.
    *NDLR : À partir d’ici, et pour une meilleure facilité de lecture, tous les noms de localités seront “marocanisés” - sauf quand ils viendront dans la bouche d’officiels espagnols

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    source: http://www.telquel-online.com/218/couverture_218_1.shtml
     
  2. wayeli

    wayeli Accro

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    Re : Révélations.Îlot Leila. Ce qui s'est vraiment passé

    nariiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii hade chi tewiiiiiiiiiiiiiiiile bezaaaaaaaaaaaaaaaafe

    chi petit reusme lahe yezowejeke bechi benete nasse
     
  3. rayaning

    rayaning Accro

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    c'est un drame qui prouve qu'on est incapables de prèserver notre terrain encore mois avoir une politique efficace via nos plus proches voisins!!!!
     
  4. bouga

    bouga Touriste

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    yo no daria mucha credibilidad a lo que se ha escrito en el libro conociendo las tendencias de derechas,auqnue sea corresponsal del pais, de su autor, todo queda como un supuesto y lastima que tel quel con tal de mostrar que todo esta mal en marruecos considere esa version la mas verica pero que vamos a hacer somos asi los marroquies desconfiamos de nosotros pero no de los demas aunque sea mentira.
     

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