Rachid Bouchareb, au nom de tous les siens morts pour la patrie

Discussion dans 'Scooooop' créé par smaq5, 31 Mai 2006.

  1. smaq5

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    "C'est nous les Africains/Qui revenons de loin. Nous venons des colonies/Pour sauver la patrie/Nous avons tout quitté/Parents, gourbis, foyers/Et nous avons au coeur/Une invincible ardeur/Car nous voulons porter haut et fier/Le beau drapeau de notre France entière." Le début de cet hymne aujourd'hui oublié, chanté par les troupes de tirailleurs venus d'Afrique et du Maghreb, est au centre d'un chapitre méconnu de l'histoire de France : la contribution des sujets de l'Empire venus mourir sur le champ de bataille des deux guerres mondiales pour la défense de la patrie. On l'entend en partie dans le nouveau film du cinéaste Rachid Bouchareb, Indigènes, projeté en compétition officielle le jeudi 25 mai, au festival de Cannes.

    Le film, qui aligne les quatre têtes d'affiche françaises issues de l'immigration maghrébine - Jamel Debbouze, Samy Nacéri, Roschdy Zem et Sami Bouajila -, évoque l'épopée du corps expéditionnaire français, constitué en majorité de troupes recrutées en Afrique, sur le front d'Italie en 1943, puis la part active qu'il a prise dans la libération de la France depuis Toulon jusqu'à l'Alsace.

    On rencontre son réalisateur, ce même jeudi, au plus mauvais des endroits et au plus mauvais des moments, du moins pour une conversation un tant soit peu normale : dans cet espace-temps apocalyptique qui sépare la projection de presse (8 h 30) de la projection officielle du film (19 h 30), sur une plage dévolue à cet effet, où se pressent dans un chaos indescriptible l'équipe archistressée du film et la presse non moins surchauffée qui tente de lui mettre le grappin ou le micro dessus. Sec comme un coup de trique, la stature fluette et les tempes grisonnantes, Rachid Bouchareb tente de faire face à l'avalanche de sollicitations qui le distraient de son propos. C'est de fait un grand jour pour cet homme terriblement attachant, l'avènement d'un projet qu'il portait de longue date comme celui d'un parcours professionnel qui n'avait au départ rien d'évident. Né en 1959 à Paris et élevé en banlieue parisienne, à Bobigny, il grandit aux côtés de huit frères et soeurs auxquels ont donné naissance des parents originaires de l'Ouest algérien (non loin de Tlemcen) et installés en France depuis 1947 pour participer à la reconstruction économique du pays.

    Le père est manoeuvre, et Rachid, après des études techniques, entre rapidement dans la vie active, comme tourneur, puis comme dessinateur industriel. Mais "l'envie de raconter des histoires", associée "aux souvenirs éblouis des westerns de Sergio Leone découverts dans (son) enfance", ne tarde pas à le rattraper. L'opportunité d'une formation professionnelle lui permet de postuler et d'être reçu au concours d'une école de cinéma, lequel cinéma ne le quittera plus désormais.

    Son quatrième court métrage, sélectionné (déjà) au Festival de Cannes, lui permet ainsi de faire la connaissance du défunt Humbert Balsan, qui devient rapidement un ami et qui produit surtout en 1985 son premier long métrage : Bâton rouge.

    Avec ce titre, puis avec Cheb (1991), Rachid Bouchareb fait figure de pionnier dans la représentation d'une population qui n'avait guère droit de cité au cinéma jusqu'alors en France. Deux ans plus tard, ce jeune homme de 28 ans, bien décidé à mener sa barque comme il l'entend - "j'étais quand même une sorte d'ovni à l'époque" - fonde également sa propre société de production, 3B, en association avec Jean Bréhat, qui était régisseur adjoint sur Bâton rouge. La société et l'association existent toujours aujourd'hui, qui peuvent s'enorgueillir de la production d'une quinzaine de longs métrages, parmi lesquels ceux de Rachid Bouchareb mais aussi de Bruno Dumont, Ziad Doueiri, Bourlem Guerdjou ou Anne Villacèque.


    Comme nul n'est prophète en son pays, Rachid Bouchareb est sans doute, comme auteur, le plus lent de tous. Cinq longs métrages en vingt ans, parmi lesquels le remarquable Little Senegal en 2001, qui évoque, entre l'Afrique et les Etats-Unis, la mémoire de l'esclavage.

    Comme quoi il existe des cinéastes en France qui sentent remarquablement leur époque. C'est a fortiori le cas d'Indigènes, dont il caresse le projet depuis une dizaine d'années. "Ce film, c'est mon histoire, c'est là d'où je viens, c'est l'histoire de mes ancêtres, ce sont les récits que j'entendais dans mon enfance, et je me suis aperçu que cette histoire, personne ne la connaissait, qu'on ne l'apprenait pas à l'école et qu'aucun film sur la seconde guerre mondiale n'en avait vraiment parlé. C'est une histoire de fidélité à la mémoire de ces hommes qui aimaient la France, ignorés aujourd'hui aussi bien par leurs petits-enfants que par l'ensemble des Français."

    Il se lance alors dans un travail de recherche et de documentation frénétique, rencontre même des survivants de cette armée d'Afrique qui a versé son sang pour la libération de la France, sans autre contrepartie que l'indifférence de ce qui se révélera un marché de dupes.

    Coproduit par la France, le Maroc, l'Algérie et la Belgique, Indigènes est une grosse production estimée à 14,6 millions d'euros, dont le tournage a duré un an et demi et la postproduction un an. Sa sortie est prévue en France pour septembre. Le comédien Jamel Debbouze s'est impliqué personnellement, en devenant coproducteur du film et en obtenant du roi du Maroc qu'il mette à disposition la logistique de l'armée de son pays.

    Pour Rachid Bouchareb, cette aventure, la plus ambitieuse qu'il ait entreprise à ce jour, aura évidemment été difficile, mais il tient à souligner combien il aura reçu, en France, de soutiens, publics et privés, pour la réalisation de ce projet. Une harmonie qui est loin de correspondre au climat du pays réel et c'est évidemment aussi pour cela que le cinéaste a fait ce film : "Il y a un malaise énorme en France, depuis beaucoup trop longtemps. Il va falloir, très vite, que ces enfants d'immigrés, qui sont des Français comme les autres, se sentent chez eux dans ce pays et qu'ils partagent le fruit de ses richesses à égalité avec les autres citoyens. Je connais le problème en profondeur, j'ai vécu en banlieue, et le fossé est d'abord économique. Mais il faut le combler de toute urgence avant que le modèle communautariste américain ne gangrène ce pays."




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