Requiem pour Le Journal Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 5 Février 2010.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    C’est avec tristesse et émotion que nous voyons disparaître notre confrère. A travers lui, c’est une part de nous tous
    qui s’en va.


    Le Journal Hebdomadaire n’est plus. Sa riche et longue histoire (12 ans !) s’est achevée soudainement, brutalement. Mercredi 27 janvier 2010 vers 18h30, des huissiers se sont présentés, avis judiciaire à la main, pour mettre les locaux de la publication sous scellés et saisir tous ses biens, lui interdisant de facto de reparaître.

    Le Journal est ainsi puni pour non-paiement d’une partie de ses dettes à la sécurité sociale. Mais d’ores et déjà, la procédure semble fourmiller de vices de forme : saisie des biens d’une société (Tri-Média) alors que c’était une autre qui était visée (Media Trust), jugement de première instance, donc non exécutoire sans appel, mais exécuté quand même… 5 ans après les faits (!), etc.

    Il est vrai que, vices de forme ou pas, les fondateurs du Journal ne nient pas traîner de lourdes dettes, depuis des années, envers le fisc et la CNSS. Ils les relativisent, cependant, par le fait que le sévère boycott publicitaire dont ils sont la cible depuis 10 ans les a privés de ressources. Si le boycott est avéré, l’explication est-elle suffisante ?

    Ce n’est pas à nous de le dire. Mais d’un autre côté, depuis quand l’Etat fait-il fermer des entreprises pour des arriérés dus par d’autres entreprises ? Pourquoi Tri-Média a-t-elle été liquidée alors qu’elle était, de l’aveu même de la CNSS, en cours de règlement de son passif ? Faisant fi de tous ces points de droit, l’avocat des plaignants a déclaré que Le Journal “peut encore reparaître, s’il paye toutes ses dettes”.

    Curieuse méthode ! L’intérêt de l’Etat est de recouvrer ses créances impayées en maintenant en vie les contribuables en difficulté. Pas d’abattre ces derniers, avant de leur souhaiter hypocritement de ressusciter…


    Tout cela pour dire ce qui suit : il ne fait pas de doute que ce qui a précipité la fin du Journal, c’est sa ligne éditoriale - et plus particulièrement les éditos de son fondateur Aboubakr Jamaï, revenu depuis peu au pays, et qui ne s’est jamais départi de sa farouche opposition au glissement autocratique et/ou oligarchique que le Maroc est en train de vivre. Quel qu’en soit l’habillage, la fermeture du Journal est avant tout une décision politique. Cela crève les yeux, et c’est une confirmation de plus – s’il en fallait - que les analyses de A. Jamaï étaient justes.

    Le Journal et TelQuel ont longtemps été concurrents. Leurs lignes éditoriales étaient différentes, quoique complémentaires. La transition démocratique “à la marocaine” ? Le Journal n’y a quasiment jamais cru, et l’a toujours affirmé avec force – c’était sa liberté et son honneur.

    A TelQuel, nous jugions inutilement “extrême” la forme employée par notre confrère. Mais notre désaccord éditorial ne portait, justement, que sur la forme. Sur le fond, nous nous sommes rejoints, surtout ces derniers temps, sur ce constat de base : notre pays vit une dangereuse régression.

    La liberté d’expression au Maroc ? Elle a existé en 1999, à l’avènement de Mohammed VI - moins parce que le monarque l’a accordée aux journalistes que parce que ces derniers l’ont arrachée eux-mêmes, dans un climat politique caractérisé par une certaine ouverture. Mais le pouvoir central évoluant et gagnant en “assurance”, cette ouverture s’est rétrécie d’année en année. Aujourd’hui, elle ne tient plus qu’à un fil, de plus en plus ténu. La mise à mort du Journal est la dernière illustration en date d’une dégradation générale qui, à terme, nous menace tous.

    Il faut rendre un hommage sincère et appuyé au Journal. Cet hebdomadaire courageux et indépendant a incontestablement joué le rôle de pionnier de la liberté d’expression, au Maroc de la dite “nouvelle ère”. Déjà, dans les dernières années de Hassan II, il faisait reculer les lignes rouges, élargissant l’espace du dicible au-delà de l’imaginable.

    A son unisson, une poignée de titres ont continué, durant les années 2000, à défricher le terrain des libertés. A leurs risques puis, de plus en plus, à leurs périls.

    C’est avec tristesse et émotion que nous voyons aujourd’hui disparaître Le Journal. A travers lui, c’est une part de nous tous qui s’en va.





    http://www.telquel-online.com/410/edito_410.shtml
     

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