Sans la démocratie, la Monarchie mourra

Discussion dans 'Info du bled' créé par Casawia, 1 Février 2006.

  1. Casawia

    Casawia A & S Forever

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    En 2002, la liste
    nationale des femmes
    de l’USFP a recueilli
    le plus de voix devant
    celle notamment du PJD


    “De toute manière, tu es perdu.
    Je dois donc cesser ?
    Non, si tu cesses, tu es perdu”.
    Franz Kafka.

    Kafkaïen n’est pas péjoratif,
    il traduit l’ambivalence des situations d’incertitude. Maurice Blanchot a eu cette parole très révélatrice : «Parler de Kafka, c‘est s’adresser à chacun de nous». Nous vivons une période
    d’incertitude. A vrai dire une période de transition. Je crois que tout ce que fait
    actuellement l’USFP, c’est pour sortir d’une conception kafkaïenne de la transition que certains essaient de nous imposer. Quelle opinion publique pour quelle
    transition?

    Alliance PJD-USFP ? ça sent l’aspect exorbitant et la contradiction, ça sent une odeur politique nauséabonde ! Et si nous nous donnons à un exercice politique plus subtil, aussi caricatural et moins électoralement concevable : une alliance Monarchie-PJD. Nous voilà devant une équation politique qui fâche : en terme d’analyse, mettons à pied d’égalité toutes les légitimités politiques, sans équivoque et sans ambages. Entre le prétendu symbolisme maquillant (chers camarades de grâce admettons) de l’USFP, la toute nouvelle «irrésistible ascension électorale» du PJD et le pouvoir constitutionnellement quasi absolu de la monarchie, quel clivage servirait le plus la construction démocratique ? Réellement, les délires d’un formatage, si furieux à devenir aveugle, de notre opinion publique, coulent à flot tous les jours pour nous délivrer ce diagnostic abracadabrantesque : L’USFP a, tant substantiellement, subi l’usure du pouvoir que son échec pendant les prochaines élections est devenu certain. Le PJD, quant à lui, en sera, sans aucun doute, l’heureux gagnant. Et enfin, la non viabilité d’une vie politique en transition vers la démocratie avec tant de pouvoirs pour la monarchie.

    Voilà les trois clichés qui fondent les multiples et nombreuses tendances d’une opinion publique marocaine formatée dans l’absolu et dans l’isolement. Ascension du PJD, régression de l’USFP et un statut de la monarchie contre la démocratie, pourquoi ?

    Nous sommes devant trois sources potentielles de ce qu’on peut qualifier de crise de relation entre l’opinion publique et l’évolution du champ politique.

    L’environnement international a malencontreusement hissé l’islamisme en force politique de premier plan. Une convergence des positions médiatiques de tout bord et à travers le monde a transformé l’islamisme d’une simple force politique( beaucoup plus modérée que le processus de lepenisation des esprits à la française) à une référence idéologique universelle. Il n’y a pas en cause que l’égocentrisme de l’occident frileux et assez soucieux de préserver son bonheur, mais surtout la toute fragile identité de la société marocaine. Le PJD trouve naturellement refuge dans cet environnement pour conforter sa position ( Aladl wa ilhsan le fait d’une manière plus ostentatoire). Il n’est plus question de jouer le jeu de l’intérieur assez compressible et disparaissant par rapport à cette irrésistible dominance de l’extérieur. C’est une sorte d’échappement de la politique. La tendance à l’universalisation de l’idéologie islamiste est plus que jamais présente dans notre conscience médiatique. Le rapport à l’islamisme ne nous est maîtrisable que dans la mesure de notre capacité à forger une identité politique prémunie contre la fatalité du règne islamiste. A naviguer sur la toile des sociétés similaires, l’islamisme s’impose dans des contextes différents, avec des manières différentes dans le seul but de se conformer au contexte international. Le Maroc n’a qu’un seul choix : déroger à cette règle. On sera le meilleur exemple ou le pire cliché. l’idéologie islamiste telle qu’elle existe ne peut cohabiter avec un règne monarchique. Comme une monarchie ne peut survivre qu’à travers la démocratie. Ce sont les leçons élémentaires de l’histoire : deux conceptions “absolutistes” du pouvoir ne peuvent cohabiter.

    L’incompatibilité du statut constitutionnel de la monarchie avec la transition démocratique est la traduction d’une idée philosophique de fond, malheureusement pour ses défenseurs, elle est au niveau théorique très dépassée. Comme le rappelle avec justesse Jurgen Habermas la synthèse hobbienne(de Hobbes) de l’Etat de force n’est que la négation de la toute fragile force de droit. Plus simplement ,la démocratie n’est ni l’utopie du règne absolu du droit et l’effacement complet de l’Etat ni la suprématie totale de la raison d’Etat, mais le compromis entre la nécessité de la prééminence de la force de l’Etat et la permissivité absolue de l’opinion publique. Aujourd’hui, nous devons nous permettre d’affirmer la nécessaire présence de force de la monarchie pour contenir nos acquis démocratiques dans le registre du possible. Quant à la réforme constitutionnelle, nous y reviendrons plus tard.

    L’USFP a-t-elle concrètement subi l’usure du pouvoir ? Non. En 2002, la liste nationale des femmes de l’USFP a recueilli le plus de voix devant celle notamment du PJD ( il s’agissait bien d’un vote politique au niveau national). y avait-il fraude ? que ceux qui le prétendent le disent haut et fort. Evidemment l’USFP a gagné les élections. La question que nous devons nous poser : Dans quelle mesure a-t-elle vraiment gouverné ? elle a subi plutôt l’usure d’une sorte de constellation nationaliste. Tout l’enjeu était de verser un nationalisme hérité dans un brin de démocratie possible. l’alternance a été construite sur le devoir d’assurer la continuité d’une certaine légitimité de l’Etat- même non démocratique- pour contourner le risque de l’absence totale de perspectives. Après l’alternance, le champ politique s’est complètement transformé : le renforcement de la mouvance de gauche, le déclenchement d’un processus rapide de disparition des partis créés par l’administration, l’affirmation de l’islamisme comme acteur politique important, la soumission de l’action de l’Etat à la logique des droits de l’Homme, une plus grande liberté d’expression… voilà ce qu’on appelle une transition démocratique.

    Nous sommes conscients que les signes d’essoufflement de l’esprit de l’alternance sont apparus. Et c’est pour cette raison que l’USFP a présenté une nouvelle stratégie pour la restructuration du champ politique. Sa force découle d’abord du fait qu’elle a été la seule à le faire. Et à ce jour, nous ne connaissons une autre stratégie qui a été avancée à part, bien sûr les multiples bricolages des clichés déjà cités. Cette stratégie articule trois éléments :
    La relation avec la monarchie : nous pensons aujourd’hui que l’inéquation du cadre constitutionnel élaboré à la veille de l’alternance avec la configuration actuelle du champ politique appelle à une réforme renforçant les pouvoirs du gouvernement en matière de gestion des affaires publiques. C’est une source de «motivation» des partis politiques et une action de crédibilisation de la vie politique face à un éloignement redoutable de la société par rapport à la politique. Notre revendication ne découle pas de la tradition oppositionniste. Mais elle est bel et bien le résultat d’une conviction. Celle de l’impossibilité d’une coexistence du régime monarchique avec un régime non démocratique. L’opportunité du choix porte sur le timing. Les différents privilégiés du statut actuel de la monarchie sont en fait ses véritables détracteurs. Et voilà en quoi la mémoire de Si Abderrahim Bouabid nous est le lien indéfectible avec la démocratie : notre devoir est de concilier à jamais la monarchie avec la société, à travers la démocratie.

    - La relation avec les autres partis : l’USFP s’est déployée à associer deux logiques politiques d’alliances. La première provient de la conviction d’une possibilité de construire notre champ politique sur un clivage droite/gauche. D’où l’appel au regroupement de la gauche (la fusion avec le PSD ne doit être qu’une phase). La deuxième est un investissement de l’histoire dans le renforcement d’une démocratie possible. Pourquoi une alliance avec le Parti de l’Istiqlal? parce que nous ne sommes pas encore sortis de l’histoire de confrontation entre la monarchie et le nationalisme marocain (Et dans les meilleurs des cas nous y substituerons une confrontation entre l’idéologie islamiste et la monarchie). Nous essayons d’en sortir. Mais sans la démocratie nous n’y parviendrons jamais. Prenons comme leçon le rapport de la société allemande d’après 1945 au nazisme ( on en est loin bien sûr) : Associer la pédagogie de la transition à la thérapie de l’oubli et de la réparation.

    - La relation avec l’islamisme : nous devons le dire avec toute clarté : quand Abderrahman Youssoufi était premier secrétaire du parti, cette question n’était jamais posée. Le PJD a soutenu son gouvernement pendant deux ans et sans aucune condition préalable. Faisait-il partie de l’exécutif ? non. A l’époque, aucune voix ne s’est élevée pour dénoncer cette anomalie. C’est parce que nous sommes passés d’une logique de normalisation, à une logique de démocratie. Et nous nous en réjouissons. C’est notre apport à la démocratisation. Nous pensons qu’une certaine forme de l’islamisme évoluera et doit évoluer vers la démocratie. Mais ce ne serait pas le cas sans un renforcement de la démocratie. A vrai dire, il y a une dialectique entre la démocratisation de la société et la conversion d’une certaine tendance de l’islamisme à la démocratie. Quelle serait cette tendance ? en tout cas pas le PJD d’aujourd’hui. L’exemple est là, la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne a obligé le parti d’Erdogan d’admettre les valeurs de la démocratie.

    En attendant, nous luttons et pour la démocratisation de l’Etat et pour une société qui croit en la démocratie.

    Soufiane Khairat

    Libération

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    propose par aghilasse
     

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