Tahar Ben Jelloun - Pourquoi voter pour Tanger en 2012

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par tarix64, 28 Août 2007.

  1. tarix64

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    Posté le 26-06-2007
    Par Tahar Ben Jelloun

    Au-delà de notre espérance, plus loin que notre désir, plus fort que tous les vents, Tanger voudrait être cette liberté entre deux flammes, entre deux mers, célébrer la rencontre des cultures et rassembler les hommes et femmes qui les portent.
    Pointe extrême de l’Afrique, fenêtre ouverte sur l’Europe, ville habituée aux offrandes des légendes, elle se prépare avec joie et couleurs, avec musique et épices, avec légèreté et gravité, c’est-à-dire avec rigueur et exigence à accueillir le monde avec ses différences et ses ressemblances, ses fastes et ses surprises.
    Elle fait une toilette pudique. Pas de maquillage mais son originalité retrouvée, valorisée, montrée dans sa beauté et ses doutes. Tanger a tant d’amour, un amour inventif, ailé, léger et sublime à la fois. Cet amour, elle l’a apprivoisé et vous l’offrira en 2012.
    Lucioles et papillons sur la brise du jour, la ville sème la spiritualité et la nécessité. C’est cela que cette ville étrange et complexe voudrait vous montrer, vous donner, car pour elle, donner c’est recevoir.
    Parce que cette ville a de tout temps été un espace de passage et de croisement des hommes, qu’ils soient voyageurs ou arpenteurs de l’histoire, qu’ils soient poètes ou peintres, artistes habité par une idée de la lumière, Tanger est un peu plus qu’une ville, une cité où des hommes et des femmes travaillent, espèrent et imaginent, c’est une création en progrès permanent, une œuvre qui ne se donne pas d’emblée mais qui s’insinue comme une pensée essentielle qu’il faut savoir lire derrière les murs, face aux horizons et à travers les clameurs de la vie.
    Lorsque Henri Matisse a débarqué envoyé là par un de ses amis qui avait été ébloui par la qualité de la lumière de cette ville, le ciel était absent ou plus précisément immensément plein de nuages et de pluie. Matisse s’est dit que cette pluie était passagère. Il a attendu dans la chambre 35 de l’Hôtel Villa de France. Il a attendu presque un mois que le ciel et sa lumière reviennent, comme une promesse plus forte que la logique du climat. L’artiste a perçu derrière ce rideau tombé du ciel une clarté subtile et unique : la lumière derrière la lumière.
    A partir de ce moment, toute l’œuvre de Matisse sera marquée par cette découverte et une fois rentré en France, le bleu ne sera plus comme avant et les formes de ses découpages en seront fortement imprégnées.
    Ce Tanger, déjà visité par Eugène Delacroix, lequel y a repéré tout le mystère d’un Orient sous le signe du métissage et du partage entre Musulmans et Juifs, tous Marocains vivant dans les mêmes quartiers et célébrant les mêmes fêtes dans un esprit de vie commune naturelle. Je ne dirai même pas coexistence, parc qu’il allait de soi que des Marocains de confessions différentes puissent vivre ensemble, travailler ensemble et espérer ensemble.
    Delacroix ne peindra pas à Tanger. Il fera des esquisses, s’imprégnant de cette lumière magique et de ce mélange des couleurs et des musiques.

    Tanger est de ces villes qui ne laissent jamais indifférent. Mieux, c’est une ville qui vous prend et vous n’en saurez pas toujours la raison précise. Quand on lit le récit de certains écrivains ou de simples voyageurs, un fait revient systématiquement : venu pour quelques jours voire pour quelques heures, ils sont restées des années, des décennies et ils sont incapables d’expliquer ce mystère. Ce mystère est une forme d’amour, une sorte de coup de foudre relevant de l’inexplicable. Comme disait Bergson, « l’intelligence c’est l’incompréhension du monde ». Tanger, avec ses bagages, ses valises sur le dos du temps, avec ses artistes passionnés par ce qu’ils n’arrivent pas à dire, est une forme d’intelligence qui ne dit pas tout mais qui enchante parce qu’elle est traversée par des effluves de poésie, une poésie concrète comme celle du peintre Francis Beacon qui venait boire, trop boire et ensuite peindre avec toute sa rage la face déchirée de l’humanité. C’est aussi le cas de Tennesse Williams qui descendait à l’hôtel Minzah, buvait exagérément puis s’enfermait pour écrire cette humanité blessée du Sud américain , c’est le cas de Jean Genet qui ne faisait que passer mais qui reconnaissait que cette ville, comme Barcelone l’a longtemps obsédé, c’est comme le groupe de la beatnik Génération qui se retrouvait autour de Paul Bowles, celui qui a le premier découvert ce morceau de paradis dont il ne fallait pas déflorer l’existence, William Burrough, Allen Ginsberg, Ferlinghetti et bien d’autres. Ils ont célébré la ville comme un talisman qui leur ouvrait des portes sur d’autres imaginaires et les faisait découvrir des potentialités créatrices qu’ils ne soupçonnaient pas. Ce fut dans leur sillage, avec rage et authenticité que Mohamed Choukri a écrit une œuvre qui a sa place dans la littérature universelle, parc qu’il s’est contenté de décrire avec simplicité la douleur du monde qui passait par là, touchant des gens modestes qui vivant dans les vieux quartiers de la médina ou venant du Rif et confrontant une modernité difficile.

    Tanger est un chemin, un tracé dans cette volonté du vivre ensemble, de se mélanger pour s’enrichir mutuellement, pour donner aux différences toute la force de leur nécessité. C’est une route qui ouvre d’autres routes comme un livre qui, en le lisant, on débouche sur d’autres livres, nous fait découvrir d’autres mondes. Tanger a de tout temps privilégié la négociation, je veux dire le dialogue entre les cultures, je veux dire entre les hommes venus de cultures différentes. Cette ouverture est d’abord physique. Regardez le détroit, il est le lieu où les eaux de la Méditerranée rencontrent celles de l’Atlantique, il est le lieu de passage incontournable, il est le miroir où les côtes espagnoles et marocaines se renvoient des images de cette proximité. Cette ouverture est ensuite psychologique, elle est une tradition, une vieille habitude, parce que les gens de Tanger savent depuis Ibn Batouta, le premier grand voyageur après Marco Polo, né à Tanger, que le monde est pluriel, que l’humanité est marquée par la diversité, que les races n’existent pas, seule existe la race humaine faite de milliards de différences, que cette ville est un exemple de cette passion pour la diversité et par conséquence de la tolérance inscrite dans l’esprit et la lettre de l’islam.

    De toutes les villes du Maroc et même de la Méditerranée du Sud, Tanger est l’emblème d’une vraie rencontre. Elle plonge ses racines dans l’histoire, ne les renie jamais, et même les met en avant pour favoriser de nouvelles rencontres humaines, culturelles, linguistiques, commerciales. Il fut un temps où cette ville avait un statut de ville internationale, une ville partagée par plusieurs puissances comme si son identité marocaine, judéo-musulmane, arabo-berbère pouvait s’absenter, pouvait accepter d’être mise de côté ou effacée. Non, le statut de ville internationale a été perçu par les gens de la ville comme un hommage rendu à sa disponibilité, à sa capacité de réunir et de faire dialoguer des différences, des diversités humaines et politiques. Tanger savait que se statut était une étape provisoire dans son histoire. Elle a su en tirer profit pour le bien de tous les dialogues. Ce fut à partir du centre de cette ville qu’en 1947, Feu Mohamed V a lancé l’appel pour l’indépendance du Maroc. C’était dans cette ville, dont la réputation et le nom brillaient dans le monde, que la volonté de l’indépendance est partie. Il faut voir dans cet exemple l’élan du tempérament de cette ville, un élan vers l’échange, vers la dignité consolidée et la farouche volonté d’être une exception culturelle, vouée aux rencontres, au pluralisme humain, politique, religieux et philosophique. Ce pluralisme est un trait de caractère de Tanger, un trait indélébile parce que Tanger croit en toute modestie qu’elle participe et continuera de participer à la construction d’un monde meilleur.



    pour les fan http://www.taharbenjelloun.org/

     

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