Tapis de mon enfance Par Tahar Ben Jelloun

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par tarix64, 7 Juin 2007.

  1. tarix64

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    Tapis de mon enfance


    Posté le 05-05-2007
    Texte écrit pour le supplément dominical de La Repubblica (Rome)
    Par Tahar Ben Jelloun


    Enfant j’allais souvent chez ma tante parce que, mariée avec un homme riche, elle avait de très beaux tapis. Chez mes parents nous n’avions que des nattes comme celles de mon école coranique. Elles n’étaient pas confortables et me faisaient mal aux genoux. Plus tard j’apprendrai que les tapis de ma tante étaient de vrais Rabati , tapis d’une exceptionnelle qualité et beauté faits à la main à Rabat. Aujourd’hui, ils sont très recherchés et sont côtés à la hausse parce que considérés comme des œuvres d’art, témoins d’une époque et d’une civilisaiton.
    Un Rabati est un livre, un conte, une invitation au voyage. Le ciel du tapis est d’un rouge profond. Les fleurs sont noires. Elles racontent des histoires où la raison a été mise de côté, sur les bords, juste pour faire le cadre, car les histoires ne doivent pas déborder, elles sont là à lire, à déchiffrer, éventuellement à poursuivre dans l’imagination, à les mêler aux rêves et à la méditation. C’est ce que je faisais. J’ai d’abord appris à regarder un tapis comme on apprend à lire dans un livre ou à lire une expression secrète sur un visage. Mon père m’a expliqué un jour qu’un tapis c’est plus qu’une couverture d’un sol ingrat, c’est une création qui exprime des aspects de la culture et de la civilisation d’un peuple. Ce n’est pas qu’un simple objet de décoration. Il l’est aussi mais pas seulement. C’est une présence du temps, peut-être un lien avec la mémoire des ancêtres, une sorte de livre qu’ils nous laissent, un témoignage de leur vie, de leurs intérieurs, de leur intimité. C’est matériellement l’expression de leur spiritualité.

    Regarder c’est entrer doucement dans un espace non habituel. Il ne faut pas brusquer les gestes. Se mettre à distance, observer l’ensemble, puis passer par le détail, lentement, sans se presser, sans sauter les obstacles. Fixer une image, tourner autour d’un dessin ou d’une arabesque. Se sentir à l’aise, en familiarité avec l’objet. Pour cela il faut prendre le temps et faire appel à la lenteur attentive.
    Pour moi tous les prétextes étaient bons pour me rendre chez ma tante dans sa grande maison du quartier Batha à Fès. Le sol était recouvert d’un marbre venu d’Italie. Sur les murs il y avait les zéliges de Fès qui arrivaient à hauteur d’homme. Les plafonds en bois avaient des poutres sculptées, gravées, peintes en des couleurs rappelant celles des Rabatis.
    J’enlevais mes chaussures et j’entrais dans les immenses salons tapissés par les fameux Rabatis. Je me couchais dessus et caressais l’épaisseur de la laine. Je sentais le travail de la main, de milliers de mains. Je sentais le poids du tapis et ses dimensions impressionnantes. Mon oncle les faisait faire d’après des copies du XIXème siècle. Sur mesure. C’était un luxe que peu de gens pouvaient se permettre.
    Je me mettais ensuite sur le matelas assez élevé et je fixais les traits composant le tableau. Pour moi c’était cela la peinture. Le tapis donnait de la chaleur au salon, en en augmentait l’élégance et le prestige.
    Il y avait aussi dans cette maison des tapis plus modeste, moins lourds, moins raffinés, des tapis berbères faits à la main mais avec moins de laine et avec des couleurs parfois plus vives. On les mettait dans les chambres des enfants ou chez les domestiques. Mais je les trouvais assez jolis. J’aimais les motifs qu’ils dessinaient. On voyait bien qu’ils venaient de villages pauvres, qu’ils étaient sans prétention, qu’ils étaient même négligés. Même ceux-là, mes parents ne pouvaient pas les acheter. Je crois que ma mère préférait n’avoir aucun tapis plutôt que des tapis de pauvres.

    J’eus une enfance sans musique. Nous n’avions ni radio (jusqu’à l’âge de dix ans) ni appareil pour écouter des disques. Plus tard j’ai mesuré la frustration que cela a constitué chez moi. Lorsque je me suis mis à la musique j’ai commencé par le jazz et j’ai dû m’initier à la grande musique classique tout seul.
    J’évoque cela parce que la compagnie, je veux dire la fréquentation et la fascination des tapis ont remplacé chez moi l’absence de musique. Les couleurs et leurs arrangements m’enchantaient. Les motifs libéraient mon imagination, ce qui me donnait des ailes pour inventer des histoires d’amour, de haine, de vengeance. Dans le ciel certaines formes de nuages isolés devenaient pour moi ces personnages dont je jouais sur le fond bleu ; dans le tapis le fond est rouge et les personnages sont des oiseaux, des fleurs, des arbres, des étoiles et des anges. Il m’arrivait de mélanger les deux visions et je me perdais dans un monde irrationnel et tellement dépaysant. J’étais un enfant chétif qui n’aimait pas les jeux violents de ses camarades. Je préférais inventer mes propres jeux et grâce aux tapis de ma tante, mon imagination se développait et me tenait compagnie. Je ne m’ennuyais jamais. Je n’étais jamais seul car les tapis étaient là.
    Avec le motif floral, des fleurs telles que des tulipes, des jacinthes, des églantines des œillets, des fleurs en goutte d’eau soufflée par le vent, je dessinais mon jardin et je m’y promenais tout en inventant des personnages avec lesquels je conversais comme dans les images des miniatures persanes.

    Plus tard, beaucoup plus tard je découvrirai les merveilles des tapis d’Orient, de Perse, de Chine, des républiques musulmanes de Russie, du Tabaristan, du Khorassan, de l’empire ottoman et de bien d’autres lieux. Nous sommes là dans un autre monde, un autre imaginaire, un monde plus complexe, plus subtil aussi. Les tapis sont de petits jardins, des évocations d’un univers où le merveilleux joue avec la fable. Ces tapis-là racontent aussi des histoires. Il faut avoir quelques clés, des codes pour y entrer, pour y voyager. Cela demande un peu de culture, ce qui n’empêche pas de les admirer sans comprendre tout ce qu’ils représentent. Je ne me souviens pas que ma tante avait des tapis d’Orient. Je sais qu’elle avait rapporté d’un des ses pèlerinage à la Mecque un tapis persan que lui a vendu un iranien commerçant et éventuellement pèlerin. C’était un faux, il était persan mais pas de la qualité des vrais persans. En tout cas, j’ai tout de suite repéré qu’il n’était pas fait à la main.
    Le mari de ma grande sœur était un homme d’une grande piété. Il ne ratait aucune prière et se rendait à la Mecque tous les deux ans. Un jour il m’a rapporté un cadeau : un tapis de prière de un mètre sur 60 centimètres. On l’appelle sadjada du verbe sajada qui veut dire s’agenouiller en vue de procéder à la prière. Il m’a dit, avec ça tes prières seront bien reçues par Dieu. J’eus beau lui dire que je priais mentalement, que je n’étais pas aussi pratiquant que lui, il insista pour que j’utilise ce tapis. En l’examinant je découvris que c’était fait avec des fibres synthétiques en Chine. Je dis à mon beau frère : tu te rends compte ? Faire ta prière sur un tapis en matière synthétique fabriqué par des communistes chinois, probablement athées !
    La discussion s’arrêta là. Je pliais le tapis et le mis dans un placard où les mites devraient le manger.
    C’est hélas le sort aussi des beaux tapis, des tapis de laine et de la soie. Les petites bêtes aiment s’y fourrer et y faire des trous. Et je déteste l’odeur de la naphtaline. Elle me rappelle de trop mauvais souvenirs.

    C’est dans les contes des Mille et Une Nuits que le tapis est une pièce maîtresse de la narration. Shahrazade, la jeune fille qui raconte des histoires au prince pour ne pas mourir, est assise sur un beau tapis. Lorsque les djinns ou les démones doivent traverser en un clin d’œil des continents pour intervenir dans une histoire, elle les fait voyager sur des tapis magiques. C’est devenu un cliché, mais la magie est incompatible avec la raison. L’époque était celle où le tapis était un élément fondamental de la culture et de l’identité. L’Orient se présentait au monde drapé dans les ornements de ses tapis, ses arabesques, ses chinoiseries…

    Le tapis est une métaphore dont même Allah s’en sert pour s’adresser à l’être. Il est dit dans le Coran que « Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis… » Il y a là, affirmé, un lien entre la cosmogonie globale et l’art du tapis. Les couleurs participent aux symboles de l’islam : le vert est le symbole des élus du Paradis, couleur principale de l’islam ; le blanc et le rouge sont des couleurs positives, incarnant la bonté, l’abondance, la joie, la pureté du cœur (on dit de quelqu’un de bon : il a le cœur tout blanc).
    Comme le fait remarquer le grand orientaliste Louis Massignon « l’émotion esthétique dégagée par le tapis islamique tient à la juxtaposition des lumières et des ténèbres, de clair et d’obscur ».
    La plupart des tapis, même ceux qui ne sont pas destinés à la prière, signalent une niche, une arche, celle qui donne la direction de la Mecque. Il y a là une réponse au verset de la Lumière « Allah est la lumière de la terre et des cieux ; sa lumière, c’est une niche dans laquelle se trouve une lampe, la lampe est un verre ; le verre est semblable à une étoile brillante ; cette lampe est allumée à un arbre béni, l’olivier qui ne provient ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile éclaire sans que le feu la touche. Lumière sur lumière. » (Sourate 24 ; Verset 35).

    Le tapis est ainsi ce qui évoque le seuil, la porte, celle qui s’ouvre sur la chemin de la spiritualité, de la foi et du renoncement à tout ce qui encombre le cœur et l’esprit.
    Beaucoup de peintres ont voulu peindre non le réel, la vie, mais ce qui est derrière le réel, derrière la vie : les tapis. En fait, ils ont vu qu’à partir de ce que représentent des tapis, ils peuvent décaler leur art et en faire une création à part.
    C’est le sentiment que j’ai eu la première fois que j’ai vu des toiles de Paul Klee et même certains dessins de Henri Matisse. Il faut dire que ces deux artistes ont séjourné au Maghreb, Klee en Tunisie, Matisse à Tanger.
    Plus poche de nous, le peintre marocain Ahmed Cherkaoui, mort à 33 ans en 1967, a eu cette passion du signe et toute sa peinture –abstraite—est une lecture des plus beaux tapis de son Maroc natal. Une réinterprétation subtile et sublime de cet art si ancien et si moderne.


    Un jour un ami, voyant que je m’occupais beaucoup de ma mère me dit cette phrase : « Tu sais, le prophète Mahomet a dit que « le Paradis se trouve sous les pieds des mères ». Avec ce tapis magnifique que tu lui as offert, un Rabati, tu es sûr d’aller au paradis ! »

    S’il suffisait d’un beau tapis pour entrer au paradis…

    Tahar Ben Jelloun.

     
  2. tarix64

    tarix64 Visiteur

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    Re : Tapis de mon enfance Par Tahar Ben Jelloun

    7etarmi chwiya 3emi taher ben jeloun , bssala [07h]
     

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