telquel - Désirs voilés

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par L'expert, 21 Mars 2009.

  1. L'expert

    L'expert Bannis

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    Qu’il soit de conviction ou de complaisance, le hijab n’étouffe ni les élans amoureux ni les pulsions hormonales. Chaque jour, des millions de Marocaines sont contraintes de gérer ce tiraillement… et la culpabilité religieuse qui va avec. Enquête, témoignages, analyse.


    Batoul tremble, réajuste son foulard, ferme les yeux. Elle tend ses lèvres à Hamza, divorcé endurci, dans l'intimité de son appartement cossu, se dénude et fait l'amour avec cet homme qui ne sera jamais son
    mari. Le long-métrage de Aziz Salmy, Amours Voilées, a hérissé les poils de barbe de Abdelbari Zemzmi et autres partisans (de la renaissance) de la vertu. La polémique prend vite forme et Abdelilah Benkirane, numéro 1 du PJD, accuse le film, sur France 24, d'être “une entrave à l’expansion de l’islam”, et y voit “une influence sioniste”, quelque chose qui véhicule une mauvaise image des jeunes voilées. Le tout, bien entendu, sans avoir vu le film. Une promotion énorme pour la première œuvre cinématographique de Aziz Salmy, un discrédit total pour nos pieux politiciens. Et, surtout, une relance sur l'éternel débat autour du voile. Et de tout ce qu’il peut cacher : sexe, amour, religion, frustrations, effet de mode…ou rien du tout.

    L’illusion du halal

    “Pourquoi mettre le voile si on n'en est pas convaincue ?”, lance Samira, 42 ans, secrétaire dans le médical. “Le hijab est avant tout un pacte personnel, avec ses règles et ses principes”, poursuit-elle. Son voile, elle le noue depuis quinze ans autour du cou. “J'aurais agi de la même manière avec ou sans voile”, explique la quadra, pieuse et religieuse depuis qu'elle sait lire et comprendre le Coran, dit-elle. “J'entends souvent autour de moi : ‘tu es encore jeune, tu n'as que faire de ce zif autour de la tête, vis ta vie, tu n'en as qu'une !’ Sauf que moi, j'ai orienté ma vie comme bon me semble, selon les principes de l'islam. Rien ne m'a empêchée, avant mon mariage, d'avoir des amis, de partager des choses avec des hommes, le tout dans le respect des limites”.

    Aboubakr Harakat, psychologue et sexologue à Casablanca, a reçu dans son cabinet plusieurs filles portant le foulard. Si le mot “voilée” l'irrite, c'est parce que pour lui, comme pour plusieurs autres spécialistes, il y a une différence entre le port du voile et celui du foulard, accessoire vestimentaire et religieux. Il y a aussi tellement de genres, entre le hijab, le khimar, le niqab et le foulard, plus communément appelé zif ou derra en darija, qu'il est difficile de généraliser. “Plus qu'une mode après la révolution iranienne, c'est l'emblème, même si l'expression est un peu forte, d'une religion paganisée”, explique le docteur. Le constat dressé par le sexologue l'amène à définir le phénomène du foulard comme une adaptation du concept religieux. “Ces filles-là vivent comme toutes les autres qui ne portent pas le voile, avec leurs problèmes et leurs contradictions. Même si on le met dans une cuirasse ou une armure, le corps est là, les sensations sont là, l’essentiel est là”, reprend Harakat.

    Emmitouflées dans des sacs de farine ou dans des vêtements plus que moulants, les femmes voilées restent avant tout des femmes, avec leurs désirs sexuels, leur part d'érotisme, leur humanité. Quant à la catégorisation, elle s'opère via le niveau d'adhésion aux préceptes religieux. Le psychologue détaille : “Certaines voilées refusent d'être en tête à tête avec un homme et imposent la présence d'une tierce personne. D'autres acceptent d'avoir des amis, des camarades, des petits copains, qu'elles fréquentent dans des lieux publics, sans qu'il n'y ait de toucher”. Samira, notre voilée, est pour la protection de la vie privée. Sur ses relations amoureuses, elle ne s'attarde pas trop, sauf pour dire qu'avant le mariage, elle a rencontré beaucoup d'hommes qui ne voulaient pas que du halal, mais qu'elle n'a jamais été tentée par la zina. Elle est aujourd'hui mariée, a deux enfants, le prototype de la bonne musulmane qui vit sa vie contemporaine avec un Coran de poche et Kinet Lehlal comme boussole.

    L'art du foulard
    Zineb, 25 ans, étudiante à la fac, affiche un sourire jusqu'aux oreilles, couvertes par un foulard rose bonbon très tendance, effiloché en bas et un tantinet transparent, juste assez pour deviner son balayage blond. Un rose assorti à sa ceinture, à ses talons, et au fil qui pendouille à son téléphone. Amours voilées lui a plu, même si la fin du film est “triste pour Batoul, meskina". Zineb est contente de ne pas être venue avec son copain. Ça l'aurait mise mal à l'aise. Peut-être parce que certaines scènes lui ont rappelé des bisous échangés dans l'angoisse de se faire surprendre. Pour les étreintes, Zineb libère une ou deux après-midi, quand elle peut, et part avec son amoureux “squatter les apparts” d'amis bienveillants. Mais attention, la jeune femme est vierge et tient à son bout de chair. Pas d'attouchements sous la ceinture, ou alors juste “men fouk seroual”, comme elle nous l’explique. Par contre, elle enlève son voile dans l'intimité, et trouve ça normal.

    Pour le sexologue Aboubakr Harakat, Zineb ferait partie de celles qui “mettent du vin dans leur eau”, acceptant quelques baisers et caresses, ou se donnent à leur petit ami, poids de la culpabilité compris. “Elles se sentent fautives d'avoir transgressé les règles qu'elles se sont fixées, considèrent qu'elles ont succombé à Satan, qu'elles ont commis l'un des plus gros péchés capitaux, la zina”. Le degré de culpabilité, comme les écarts que les filles voilées s'octroient, dépend du degré d'endoctrinement de chacune. “Il y a culpabilité même quand l'infraction est minime. Certaines culpabilisent à cause de leurs pensées, même si elles ne passent jamais à l'acte”, poursuit Aboubakr Harakat. “C'est totalement absurde de penser que les rapports hommes/femmes n'existent pas chez les filles voilées. Que je porte le voile ne veut pas dire que je laisserai ma famille décider de mon sort conjugal, je préfère trouver mon mari toute seule”, confie Zineb, heureuse de voir sur grand écran un destin qui ressemble un peu au sien, une grossesse et quelques relations sexuelles en moins.

    Les fantasmes du macho moyen
    Le mythe maroco-urbain veut que la fille voilée soit plus “chaude” que les autres. Un préjugé aussi parlant que celui des arabes voleurs. Dans la bande à Saïd, potes triviaux aux rires gras, les arguments fusent de tous les côtés. Chacun connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un “qui a essayé une mohtajiba, et elles sont bien plus insatiables que les filles normales”. “Filles normales”, c’est l’expression utilisée pour parler d'une fille non voilée dans la sphère machiste de ces Oulad Derb. “Elles sont plus frustrées que les autres, elles en veulent plus, surtout quand elles sont vierges”, lance Larbi, T-shirt moulant, gomina et pectoraux en avant. “Elles savent bien que les gars de notre genre ne sont pas tombés de la dernière pluie, alors elles prennent du plaisir et se cassent, en attendant de trouver un brave type à qui elles feront raw daw, qu'elles vont entuber, quoi, comme dans la chanson”. Ça fait ricaner ses potes, qui se tapent dans les mains comme après une bonne vieille blague. Chacun y va de son mot en trop, de son exagération, de ses détails sur le string ficelle qui orne les postérieurs respectables.

    “Iqraâ en haut et Rotana en bas, elles font tout pour qu'on s'intéresse à elles. Leurs jeans sont encore plus serrés et leurs bouches encore plus rouges que celles des actrices égyptiennes. Quant à leurs yeux… Si ce n'est pas de l'invitation, ça !”. Hicham, 26 ans, ne mâche pas ses mots. Dans ses théories fantasmagoriques, sa mère est une personne respectable parce qu'elle porte le voile, et sa voisine une débauchée qui se couvre les cheveux. “Ça marche peut-être avec leurs parents, mais pas avec des jeunes de notre âge”, continue Hicham, responsable clientèle chez un opérateur téléphonique. Pour lui, il y a les “vraies” et les “fausses” voilées. Celles qui se drapent pour éviter le regard suspicieux et profiter d'une liberté empruntée, et celles qui se voilent pour éviter trop de mauvais points devant le bon Dieu. “Je ne peux pas croire qu'une nana voilée, qui s'assoit fumer sa clope à l'étage d'un café avec son mec et achète un Clorets et une cassette de Hadith avant de rentrer chez elle, ait mis le foulard par conviction”, résume le jeune homme.

    Pour la psychologue Assia Akesbi, il y a mille et une manières de porter le voile. De la tête aux pieds, jeans serrés, vêtements amples, ou même sans foulard sur la tête. La psychologue ne définit pas le voile comme bout de tissu uniquement, mais pousse la réflexion jusqu’à le voir comme un drap interne présent chez tout un chacun. “On se voile tous d'une manière ou d'une autre, pour combler nos manques et masquer nos angoisses. Le voile, chez les musulmanes, leur sert aussi de bouclier apparent”. Les rencontres d'Assia Akesbi avec des femmes voilées se soldent par un constat aussi simple qu'évident. Il est impossible de cerner ou de catégoriser, vu la pluralité des manières et des raisons qui poussent des femmes à se couvrir la tête. Ses patientes voilées, souvent, viennent à elle après une déception amoureuse. Comme n'importe quelle femme, elles ont des chagrins d'amour, sont “victimes” de séduction et de tentation, attirent les hommes, à leur manière. “Il y a chez l'autre un désir de voyeurisme qui fait que l'attirance est plus forte pour tout ce qui est caché. Les filles voilées ont bien du succès et ne s'en cachent pas”, poursuit la psychologue.

    Le rêve du “voile modéré”
    Parmi ces jeunes femmes alliant foulard et taille basse s'élève un discours un peu schizophrène, celui d'un voile modéré. Ou comment porter le voile sans basculer dans la catégorie des ninjas ou des enturbannées par défaut, pour éviter la méfiance ambiante de la famille et la société. “Dans cette société des apparences, le voile donne l'accès à un statut identitaire et social. Beaucoup de jeunes filles disent être plus tranquilles pour sortir, se déplacer, rentrer tard. Elles tirent un certain bénéfice à supporter cette contrainte”, analyse Assia Akesbi. “On leur donne la confiance, la crédibilité, le sérieux. En tout cas, c'est l'image véhiculée. Alors qu'elles ne sont ni plus ni moins sérieuses que les filles non voilées”.

    Hind, elle, a décidé de porter le voile après son bac. Très jolie fille, un peu rondelette, souriante et bonne vivante. Ses parents ont eu un peu de mal à comprendre son choix, le jugeant “inquiétant”, raconte Hind. Issue d'une famille aisée, la jeune femme buvait, voyageait, fumait, aimait. Un peu comme tout le monde. Pas de grande révélation religieuse, ni de drame qui l'ait poussée à se tourner vers le voile. Elle a juste arrêté de boire et de fumer, et a choisi de porter le voile “plus tôt que prévu”. “J'ai toujours su que j'allais porter le voile. Plus jeune, j’ai prévu d’attendre mon premier enfant pour le mettre. J'ai profité de ma vie comme je le voulais, en me fixant quelques règles de base. Aujourd'hui, je n'estime pas avoir changé, sauf d'apparence peut-être”.

    Hind n'hésite pas à enlever le voile devant son amoureux, à dormir et voyager avec lui. Elle prend juste quelques précautions. En faisant attention que le gardien de l'immeuble ne voit jamais son amoureux entrer ni sortir, par exemple. Pour ça, le copain de Hind débarque à l'heure des changements de gardien et s'éclipse à l'aube… Parce qu’on ne badine pas avec l'amour, surtout lorsqu'il est voilé.

    Les dessous du voile

    Dans les ruelles d'un quartier coquet de Casablanca, un magasin de lingerie aux ensembles mignons ou très coquins. Les mannequins chauves en plastique vous accueillent à l’entrée, et les grands-mères, à l'intérieur, achètent leurs culottes de mamie. Quelques couples regardent des nuisettes, une mère de famille lorgne des pantoufles, pendant que quatre filles voilées cernent la zone porte-jarretelles et soutiens-gorges pigeonnants. Ce qui amuse plus que ne choque la vendeuse. Elle se prête au jeu du conseil, déplie deux strings, avant de passer à autre chose. Quoi de plus normal? La boutique vend des sous-vêtements et essaye d'occulter l'apparence première de ses clientes.

    Bouchra, la vendeuse enjouée, explique tout de même qu'elle vend beaucoup plus de dessous sexy à des filles voilées qu'aux clientes brushinguées. Avant de se reprendre : “C'est peut-être parce que je fais plus attention à elles que j'ai l'impression que ce sont elles qui achètent le plus”. Par contre, ce qui choque Bouchra, ce sont ces filles qui sortent voilées de chez elles et qui enlèvent foulard et jellaba une fois loin de leur quartier. “Je sais bien que ce n'est pas de leur faute, qu'elles n'ont pas choisi leurs vies. Mais ces personnes sont hypocrites : face à elles-mêmes, à leur société, à leur religion”. Le regard de Bouchra est porté par un très large pan de la société, sans réelle distinction entre celles qui nouent leur foulard pour attirer plus de clients du Proche-Orient, et celles qui le portent par habitude, devant un père un peu trop conservateur, et l'enlèvent à l'entrée du pub branché du moment.

    Hypocrisie, ambivalence, dichotomie, schizophrénie... derrière le voile, il y a un peu de tout, évidemment. “Les voilées vivent un antagonisme, une pression interne dès qu'il s'agit de désir sexuel, repues ou pas. Certaines avouent s'adonner à la masturbation, d'autres subliment par leurs études, leurs prières, leur lecture effrénée du Coran”, énumère Aboubakr Harakat. En voulant atteindre un degré de perfection ultime, ces femmes, pour le sexologue, “dénient leur condition humaine. A vouloir être pures à tout prix, elles n'assument pas leurs erreurs humaines et alimentent la pression de leurs contradictions”. Mais attention, le psychologue ne parle là que de sexe. L'amour n'est en aucun cas une source de culpabilité. Heureusement.



    Témoignage. “Moi, voilée par malentendu, croyante, dépucelée…”


    Hanane sourit timidement. L'étudiante en littérature française regarde son café crème refroidir, tire sur sa clope, et raconte son histoire : “Je porte le voile depuis l'âge de 9 ans. Un soir de ramadan, après être allée à la mosquée avec ma sœur, mes parents m'ont dit : mabrouk. Ils me félicitaient pour le hijab, que je n'avais pas choisi. J'ai juste oublié d'enlever mon foulard. Impossible de réagir sur le coup, même si je sentais que ça allait changer toute ma vie. Ma mère, mes tantes, mes sœurs... tout le monde est voilé. Mais je n'ai jamais eu l'occasion, surtout à 9 ans, d'y réfléchir, ni même de comprendre clairement ce que ce port signifiait. J'ai essayé de m'y habituer, tant bien que mal. Je le garde aujourd'hui par habitude. Par croyance aussi, bien sûr, même si je pense sincèrement que ma foi aurait été plus intacte si on ne m'avait pas forcée à mettre le voile. Ce qui est dur, c'est d'affronter le regard de ceux qui, comme aujourd'hui, me regardent de travers parce que je fume une clope. Ou parce que je traîne avec des mecs, ou que je tiens la main de mon copain. J'ai perdu ma virginité dans un moment de dépit, avec un garçon dont je croyais être amoureuse, juste pour faire comme les autres. Je n'ai refait l'amour avec un homme que deux ans plus tard, lorsque la culpabilité s'est un peu tassée. J'éprouve toujours, après chaque rapport sexuel, un sentiment de dégoût profond. Je me sens sale à chaque fois que je remets mon voile. C'est peut-être superstitieux, mais j'ai l'impression que j'ai encore plus de torts devant Dieu que les filles qui assument leur liberté…”




    Tendance. Autour du Hijab Style

    Des rappeurs made in Morocco n'en ratent pas une. Slam d'llah, un groupe de Mohammedia, a lancé sur la Toile, en 2006, un morceau qui a fait l'effet d'une bombe chez les jeunes connectés. "7ijab Style" raconte, avec ses mots crus et son petit côté comique, un malaise social aux allures de simulacre religieux. La chanson, composée avec les moyens du bord, narre l'histoire d'une voilée qui n'a pas froid aux yeux, qui va en boîte et se déhanche comme un beau diable sur la piste. Avant de rentrer, au petit matin, en faisant croire à son père qu'elle était à la mosquée pour la prière de l'aube. Extraits :


    Ana Ikhwania mestilia wahd chouia
    (Je suis une fille voilée un peu stylée)
    Lyouma Ghanmchi l'swaria
    (Aujourd'hui je vais en soirée)
    Nachtah liya chi chouia
    (Danser un peu)
    Mabghitch nelbess Jellabiya
    (Je ne veux pas porter de jellaba)
    Bghit Djin wel Kerkaba
    (Je veux le jean et les talons)
    Hijab lyouma wella style
    (Le hijab d'aujourd'hui est devenu un style)
    Wjeh mghetti b'rbaâ Mendil
    (Un visage recouvert d'un quart de serviette)
    Tchoufha dayra zzif tgoul hada houwa l'Islam
    (Tu la regardes avec son voile tu te dis c'est ça l'islam)
    Tejbed Mâaha sexe ma tkadach men leklam
    (Tu lui parles de sexe elle ne s'arrête plus)
    Nâawed likom âla soiria lli kanet fiha ikhwania
    (Je vous raconte une soirée où il y avait une Ikhwania)
    dkhlat darba jellabiya
    (Elle est arrivée en jellaba)
    Men baâd wellat zahwania
    (Puis elle s'est transformée en jouisseuse)​

    source
     

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