Trop, c’est trop ! Par Ahmed R. Benchemsi

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par @@@, 22 Février 2009.

  1. @@@

    @@@ Accro

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    Ce n’est pas parce que nous nous autocensurons que le Palais peut nous écraser le nez dans la poussière à la moindre saute d’humeur…

    Toute la profession en tremble encore d’indignation. La semaine dernière, l’hebdomadaire Al Ayam a subi un violent assaut de la Brigade nationale de la police judiciaire (qui normalement s’occupe de terrorisme, c’est dire…) Ils étaient pas moins de vingt agents en civil déployés, talkies-walkies à la main, dans les bureaux, la cage d’escalier,
    chaque palier de l’immeuble d’Al Ayam… Le directeur de la publication, Noureddine Miftah, et la rédactrice en chef, Maria Moukrim, n’étant pas là, les agents de la BNPJ sont allés les cueillir, la seconde à son domicile, le premier dans un immeuble localisé par triangulation, grâce au signal GPS d’un portable (waw !!) S’en sont suivis des interrogatoires de 4 à 6 heures, des menaces à peine voilées, l’intervention du chef de la BNPJ en personne (n’y a-t-il donc plus de terroristes à traquer dans ce pays ?), en liaison permanente avec on ne sait qui au téléphone…


    Et pourquoi tout ça ? Parce que nos confrères avaient, dans un tiroir, une photo de Lalla Latifa, la mère de Mohammed VI. Une image compromettante, un secret d’Etat ? Même pas ! Il s’agissait d’une simple photo d’identité, prise pendant la jeunesse de la reine mère. Le comble, c’est que la police ne savait que cette photo existait… que parce que Miftah lui-même avait, fort civilement, demandé au cabinet royal l’autorisation de la publier !! Soyez “correct”, après ça…

    Pour expliquer le rodéo qu’ont vécu nos confrères, les hypothèses vont bon train. On évoque tel courtisan qui, pour plaire à Sa Majesté, aurait fait du zèle en ordonnant une interpellation digne de Jason Bourne… On évoque aussi un règlement de comptes entre “services” : en gros, un premier aurait manipulé cette “affaire” avec diplomatie, tandis qu’un second y serait allé grossièrement, dans le but de discréditer son rival auprès du roi… C’est nébuleux, vous n’y comprenez rien ? Rassurez-vous, moi non plus. Si ça se trouve, c’est fait pour !

    Dans tout ça, personne ne s’étonne que la BNPJ, fleuron de la police “d’action” marocaine, soit mue par des mains invisibles pour terroriser des journalistes – au mépris de toute hiérarchie, puisque le ministre de l’Intérieur est tombé des nues en apprenant ce qui s’était passé ! Histoire, quand même, de l’oindre d’un vernis de légalité, on se contente d’indiquer que cette opération s’est faite “sur ordre du procureur général de Casablanca”… comme si lui-même ne recevait d’instructions de personne !

    A l’origine de tout cela, il y a ce fameux dahir de 1956 qui interdit la publication de “photographies de notre Majesté ou de leurs Altesses royales” sans “autorisation préalable du cabinet impérial”. Vu les centaines de photos du roi, publiques comme privées, publiées tous les jours dans la presse marocaine sans autorisation de quiconque, c’est tout simplement une blague. Et puis disons-le clairement : en soi, ce dahir est éminemment contestable. Avec tout le respect dû à la famille royale, de la reine mère au plus obscur des petits cousins de Mohammed VI, ces gens là devraient se souvenir de temps en temps que leur vie est intégralement financée par nos impôts – les vôtres et les miens. A ce titre, la moindre des politesses serait de nous montrer leurs visages. En Angleterre, la presse se repaît des affaires privées les plus glauques des altesses royales (dérapages, beuveries, infidélités…), traquant jusqu’aux grammes de cellulite en trop sur les hanches de telle princesse surprise en maillot de bain, photos “avant/après” à l’appui… Certes, ce genre de voyeurisme n’honore pas la presse, mais il n’en reste pas moins un exercice que la démocratie permet.

    Le Maroc n’est pas une démocratie, c’est entendu. Mais ce n’est pas parce que nous, journalistes marocains, intégrons un certain degré d’autocensure… que le Palais peut s’estimer libre de nous écraser le nez dans la poussière, à la moindre saute d’humeur du moindre sous-fifre. “Le roi n’était pas au courant”, disent les bonnes âmes. Ah oui ? Très bien, admettons. Eh bien maintenant il l’est. Et il sait forcément qui est à l’origine de ce dérapage. Alors, que cette personne, au moins, soit punie. Et que nous le sachions. Ou alors même ça, c’est trop demander ?


    http://www.telquel-online.com/361/edito_361.shtml
     

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