Vers l’Indépendance du Maroc : LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ

Discussion dans 'Nouvelles (9issass 9assira) & Chroniques' créé par Info du bled, 25 Septembre 2009.

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    L’écrit de feu Abderrahim Bouabid que nous publions a été rédigé d’un seul trait, à Missour, au cours de l’hiver 1981-82. Le texte de ce manuscrit évoque une période charnière dans le processus qui a conduit à la fin du protectorat. De l’épisode d’Aix-les-Bains aux
    entretiens d’Antsirabé, en passant par l’évocation des mouvements insurrectionnels, l’auteur s’emploie à restituer le climat de
    tensions, d’incertitudes et de tâtonnements qui préfigure le dénouement de la crise franco-marocaine dont l’été 1955 reste un moment fort. L’occasion lui est ainsi fournie de donner sa lecture des événements. Surtout et s’agissant de ce qui deviendra a posteriori la « controverse d’Aix-les-Bains », l’auteur développe ses arguments et revient sur le sens, les motivations et la portée de cette rencontre. L’histoire de l’indépendance du Maroc,
    est, de ce point de vue, sans doute aussi l’histoire d’un système complexe d’équivoques et de tensions qui structurent dès son origine le mouvement national. Abderrahim Bouabid nous en fournit ici un aperçu saisissant.



    Dans un article qu’il a publié sous ce titre, le général Vésine de la Rue me fait entrer dans l’Histoire.
    Le goût et la compétence des généraux pour ces sortes de parrainages sont bien connus. Mon «supporter» pour l’immortalité énumère tous mes titres à de si rares lauriers.
    Avocat, après sa déposition, du Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, j’ai reçu de lui, le 26 décembre 1954, une lettre capitale : il y posait ses conditions, établissait ses directives, ordonnait le scénario de son retour. Avec une «grande» adresse et une prudence «totale», j’ai réussi à faire accepter le plan de Mohammed V par le gouvernement Edgar Faure. Par mon entremise, le succès du souverain exilé a été complet. J’éprouve quelque gêne à citer le général, mais il le faut :
    « ...on peut considérer que Georges Izard a gagné la partie. Il peut porter sans modestie le même prénom que le fameux général Monk, restaurateur du roi d’Angleterre, Charles II».
    La conclusion surgit toute armée de cet amas d’éloges ; la France a exécuté servilement les desseins secrets du Sultan déchu ; l’opinion a été « trompée » et «bluffée». Les dirigeants qui ont capitulé relèvent de la Haute Cour. A tout le moins, une commission d’enquête devrait faire, sur le tableau brillamment éclairé par M. Vésine de la Rue, une lumière qu’il avoue encore imparfaite.
    On comprend désormais pourquoi j’ai dû reproduire les louanges répandues sur ma personne : je ne puis révéler les épines destinées à d’autres qu’en écartant les roses qui me couvrent. Je ne saurais laisser accabler des hommes politiques par une analyse que l’ignorance de nombreux faits rend gravement inexacte.
    D’ailleurs, le champ que le général a délimité pour ses manoeuvres fausse au départ la perspective.
    Il s’attaque aux seuls événements qui ont suivi la déposition. Il semble qu’à ses yeux Mohammed V ait eu la vocation irrésistible de l’exil, et que le coup de force d’août 1953 soit à ranger parmi les décrets de la Providence. On pense à Léon Blum, répétant au procès de Riom : de quel droit restreignez-vous la recherche des responsabilités en partant des élections de 1936 ? L’innocence préfabriquée des uns prépare toujours la condamnation fatale de leurs successeurs.
    Sous une apparence d’objectivité, les intentions véritables du général se manifestent encore, quand il ne craint pas d’écrire que l’amitié de Georges Izard avec le Président du Conseil, « autre avocat et non moins habile que lui, a servi non moins bien les intérêts de son riche client qui leur doit, à l’un et à l’autre, la levée du séquestre de ses biens, représentant près de 25 milliards, obtenue dès le 27 juillet 1955, alors que se poursuivaient les tractations entre Paris et Antsirabé ».
    M. Paul Weill et moi-même avons dû déjà, à l’époque, démentir les chiffres ridicules auxquels était évaluée la fortune du Sultan. Notre réponse était facile et irréfutable : l’administrateur-séquestre, désigné par la Résidence générale, avait dressé un inventaire; il avait estimé le montant de ces biens à environ trois milliards et demi. Cette appréciation était fortement gonflée: le seul palais de Casablanca était prisé à un milliard, soit quelque cinq fois sa valeur raisonnable de vente. Les terrains et les immeubles représentaient approximativement trois milliards. Les espèces étaient infimes. La date donnée par le général Vésine de la Rue pour la libération complète du patrimoine n’est pas moins inexacte. Le 9 septembre 1955, en effet, au moment où le général Catroux quittait
    Antsirabé, Sidi Mohammed lui remettait une lettre protestant contre le «régime particulier» auquel ses biens étaient toujours soumis. En réalité le gouvernement Edgar Faure ne voulut jamais abandonner l’atout qu’une menace sur les biens pouvait, dans l’esprit de certains ministres, lui donner dans la discussion. La suppression complète des mesures d’exception coïncida avec le retour en France de l’exilé. On ne pouvait décemment plus attendre.
    Mais je n’ai aucun désir de polémiquer avec le général Vésine de la Rue. Je me borne à lui fournir en ma personne un premier et bénévole témoin de l’enquête qu’il réclame. Il rappelle la mission du docteur Dubois-Roquebert, en octobre 1954. Cet intime ami du Sultan - qui n’éprouvait aucune gêne à demeurer un excellent Français - fut effectivement dépêché à Madagascar en mission officieuse et même confidentielle. M. Christian Fouchet, secrétaire d’Etat aux Affaires marocaines et tunisiennes, en accord avec le Président Mendès-France, lui donna ses instructions, Ben Arafa s’était volatilisé; malgré la caution du Glaoui, ou à cause d’elle, il était devenu déjà le sultan invisible. Paris caressait donc le projet d’un «troisième homme», formule absurde, car remplacer un Arafa par un autre ne pouvait procurer aucune amélioration. En tout cas, la situation était bouchée tant que Mohammed V se considérait et restait considéré par son peuple comme le souverain légitime. Il fallait tenter d’obtenir son abdication et même son appui moral pour introniser un nouveau roi : on demandait ces sacrifices à son amour de la pacification. Ainsi la caution de l’exilé apparaissait-elle indispensable au moment où on entendait l’écarter définitivement. Le docteur
    Dubois-Roquebert rapporta, comme il l’avait prévu, les refus les plus catégoriques.
    Le Sultan nous pria aussitôt après, M. Paul Weill et moi, de refaire le voyage dans la Grande-Ile. Mais Paul Weill dut partir pour le Maroc et il fut décidé que je me rendrai seul à Antsirabé. Nous n’étions pas les avocats de notre illustre client que pour la sauvegarde de ses biens. Mais je ne pouvais oublier que j’étais vice-président de France-Maghreb. Les hasards de la vie professionnelle m’avaient jeté tout neuf dans l’aventure nord-africaine, en me rendant successivement défenseur ou conseil du Néo-Destour, du Bey, des dirigeants de l’Istiqlal et de la veuve de Ferhat-Hached.
    De nombreux voyages m’avaient instruit sur les extraordinaires illusions dont se berçait l’opinion française et qu’au début je partageais. Celles qu’elle entretenait sur l’irrévocabilité de la déposition me paraissaient particulièrement pernicieuse. Aucune politique efficace ne peut se construire sur des postulats faux.
    Avant de m’envoler pour Madagascar, angoissé par la rigidité tant des instructions données à Dubois-Roquebert que des refus apportés, je demandai donc une audience du Président Mendès- France. Il me reçut à La Celle-Saint-Cloud qu’il occupait pour la première fois et dont il me fit très gracieusement les honneurs. Le ton changea dès que nous fûmes revenus dans le boudoir qui lui servait de bureau, à côté d’une table en bois blanc qui jurait au milieu des raffinements du XVIIIe siècle, et toutes fenêtres ouvertes en dépit d’un froid assez vif. Vraie ou fausse, mon impression se résuma ainsi ; le maréchal Juin avait appuyé par sa présence la politique tunisienne du Président: celui-ci adoptait au Maroc les idées du Maréchal. Malgré notre longue, vive et parfois très violente discussion je ne parvins pas à ébranler d’un pouce la détermination de Mendès : l’abdication de Mohammed V demeurait l’exigence initiale du cabinet; l’obstination de l’exilé n’était pas sans périls pour les conditions de sa retraite et la situation future de ses biens. Je n’étais d’ailleurs chargé d’aucune mission, mais il ne m’était pas interdit de confirmer au Sultan l’intransigeance du gouvernement. Avant mon départ, le Président du Conseil me fit donner par M. Christian Fouchet quelques apaisements sur les termes employés au cours d’un entretien qu’une confiance réciproque avait rendu très rude, mais en me renouvelant que rien n’était modifié sur le fond.
    Je montai désemparé dans l’avion. Les renseignements qui m’étaient parvenus de Français du Maroc ou de Marocains étaient éloquents par leurs précisions, leur abondance, leur identité : le terrorisme allait se répandre et il n’était pas exclu qu’on se trouvât un jour en face d’actes de rébellion généralisée. La question dynastique était au centre du problème. Je me décidai donc à tenter auprès de Sidi Mohammed l’entreprise qui avait échoué auprès de Mendès France : établir, au moins avec un des deux partenaires, les bases d’une solution qui ménageât les intérêts des deux parties; on la présenterait à l’autre interlocuteur aussitôt que le climat le permettrait.
    C’est donc ici que le récit du général Vésine de la Rue bascule d’un bloc dans l’erreur. Le plan du 26 décembre 1954 a bien été accepté librement par Sidi Mohammed. Mais il a été longuement négocié, comme je vais l’établir. Il m’apparaissait, à tort ou à raison, qu’une discussion entre le Sultan et son conseil français - ayant sa confiance comme conseil et bien placé pour lui exposer les possibilités et les préoccupations de la France - pouvait conduire à des résultats qu’un envoyé officiel ou officieux n’eût pas obtenus. Ni dans ses origines, ni dans son établissement, le plan d’Antsirabé n’a donc jamais eu le caractère d’un diktat de Mohammed V. Il s’en faut de beaucoup, on va le voir.
    Mais les documents valent mieux que les commentaires. Voici donc le texte du mémorandum que je rédigeais dans l’appareil :
    Après le voyage du Docteur Dubois-Roquebert, il semble qu’on soit entré dans une impasse.
    En effet :
    - le gouvernement exige l’abdication, consentie à Madagascar, ainsi que la caution de Sa Majesté pour la succession d’Arafa.
    - S. M. refuse toute abdication, et même toute décision avant sa venue en France.
    Cependant, même dans cette situation bouchée, apparaissent des éléments d’une reprise des conversations et même d’une solution.
    I- Du côté du gouvernement :
    Son objectif : faire aboutir les réformes préconisées par le résident Lacoste (en croyant qu’on parviendrait ainsi à ramener le calme) sans poser à nouveau la question dynastique.
    Ses moyens :
    - Arafa ne représentant rien, M. Lacoste envisage la création d’un Conseil de réformes; ce Conseil comprendrait des représentants des diverses opinions du peuple marocain et deviendrait l’« interlocuteur valable».
    - Pour réussir cette opération, libération des détenus.
    - Mais le projet se heurte au refus des libérés et de tous les nationalistes d’entrer dans le Conseil de réformes si la question dynastique n’est pas résolue d’abord.
    - Alors nouvelle tentative du gouvernement pour enlever à la question dynastique son caractère de préalable : envoi en mission du Docteur Dubois-Roquebert.
    - D’où nouveaux éléments d’une solution.
    - Arafa est condamné ;
    - pas de solution possible sans l’accord de S. M. ;
    - le gouvernement doit trouver immédiatement un moyen de relancer l’opération.
    II- Du côté de Sa Majesté :
    - disparition d’Arafa ;
    - pas de troisième homme ;
    - pas d’abdication.
    En conséquence, pour les deux parties, possibilité d’une solution transitoire.
    Intérêt pour la France :
    - pas de rétablissement de S. M. sur le trône ;
    - pas d’engagement de rétablir. S.M.
    - possibilité de franchir l’obstacle dynastique afin de trouver des interlocuteurs (à condition que la solution transitoire soit acceptable et acceptée par les nationalistes) ;
    - possibilité de diminuer immédiatement la tension et le terrorisme.
    Intérêt pour Sa Majesté :
    - liquidation spectaculaire du coup de force du 20 août (Arafa, l’homme du Glaoui, est officiellement reconnu comme ne représentant rien)
    - démonstration, devant l’opinion française et l’opinion mondiale, que rien ne peut-être fait sans la caution de S. M.







    Source : libe.ma

     

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